• par Aimé LAMOUROUX

    25 mai 2020

     

    – Salut ! Comment ça va ?

    – Ça va… Et toi ?

    – Nickel, ça gaze.

    – Je suis content de te rencontrer. On ne s’est pas vus depuis une éternité.

    – Eh oui, le temps passe si vite qu’on ne s’en rend même pas compte…

    Michel et Jean-Claude sont deux anciens copains de lycée où, dans leur jeunesse, ils ont fait les quatre cents coups, comme on dit. Après le lycée leurs vies ont divergé. Michel a continué ses études à la fac, puis est devenu professeur de Mathématiques et a enseigné dans différents collèges. Jean-Claude n’a pas eu envie de les prolonger et a préféré prendre un emploi de bureau dans les services municipaux de la ville. Tous deux habitent cette même ville, mais ne se voient pas très souvent, chacun étant pris par ses propres occupations. Toutefois, le hasard les fait se rencontrer de temps en temps ; c’est généralement à l’occasion de courses dans les supermarchés de la périphérie urbaine. Ils sont alors heureux de se rappeler les souvenirs du bon temps d’autrefois que les années ont peu à peu embellis. Les années, elles ont passé si vite, et pour tous les deux l’heure de la retraite vient de sonner. Ils l’avaient si longtemps espérée ; puis, quand elle est arrivée, elle les a surpris, les laissant presque désemparés. Aussi, pour s’occuper et mobiliser l’énergie qui leur reste, ils se sont trouvé des « activités ». Michel suit des conférences d’histoire de l’art au musée de la ville, domaine auquel il s’était peu intéressé jusque-là, car s’étant exclusivement consacré à la logique et au raisonnement. De son côté, Jean-Claude, qui a toujours eu du goût pour le dessin et la peinture, a choisi de travailler plus sérieusement ces disciplines et participe aux activités d’un groupe de peintres amateurs.

    Ce jour-là, ils viennent de se rencontrer sur le grand boulevard de la ville. Michel sort tout juste du musée après une conférence sur l’art contemporain et n’est pas très pressé de renter chez lui. Jean-Claude a terminé ses courses mais a envie de flâner un peu devant les vitrines des magasins. C’est la fin de l’après-midi, par une belle journée de printemps qui annonce déjà la venue de l’été. Aussi Michel propose :

    – Tiens, j’ai une idée… On ne s’est pas vus depuis longtemps. Si on prenait l’apéro à une terrasse ?

    – Bonne idée, reprend Jean-Claude, on doit avoir beaucoup de choses à se raconter.

    Ils s’installent à la première terrasse, déjà heureux à la pensée de passer un agréable moment ensemble. L’heure est propice aux échanges. La journée de travail étant terminée pour beaucoup, le boulevard s’anime et les terrasses des cafés se remplissent d’une population qui va passer une heure ou deux à refaire le monde en paroles.

    – Deux pastis, commande Michel, cela va nous requinquer !

    Le serveur ne traîne pas. Il apporte rapidement les boissons que son collègue a préparées à l’avance au niveau du bar afin de tenir tête à l’affluence qui s’annonce.

    Après quelques échanges sur leurs santés respectives et quelques demandes de renseignements sur les familles, ils abordent le sujet qui est en ce moment au centre de leurs préoccupations. Michel, qui s’intéresse à la peinture, et sait que son ami a déjà réalisé plusieurs tableaux, lui demande :

    – Ta peinture, ça marche toujours ?

    – Plus que jamais, mais c’est beaucoup de travail et ça me prend la tête.

    – Et tu peins en ce moment ?

    – Bien sûr, je travaille sur la représentation d’un village de Provence, le village de Roussillon plus exactement.

    – Cela ne doit pas doit pas être trop difficile. Je crois savoir que tu te limites aux paysages et aux vues de villages pittoresques. Il suffit de reproduire ce que tu vois, en t’aidant éventuellement d’une carte postale ou d’une photo.

    – Ne crois pas cela. Ce tableau, il m’en fait voir de toutes les couleurs ! s’exclame Jean-Claude, un peu vexé. Entre les jaunes clairs, les jaunes tirant sur l’orange, les orangés presque rouges du soleil couchant ou presque bruns dans les zones d’ombre, j’ai beaucoup de mal à trouver les teintes exactes ; d’autant plus que je ne sais pas très bien si je dois les harmoniser avec le bleu du ciel en ajoutant quelques nuages, ou à jouer sur le contraste entre le village et un ciel intensément bleu et sans nuages. Tu vois le problème. Ce n’est pas si facile.

    – Je vois. Tu essaies de te rapprocher de la réalité mais en tentant d’apporter une touche personnelle et esthétique.

    – Et les ombres, reprend Jean-Claude, ce n’est facile non plus ! Soit je les place dans les endroits où j’estime avoir besoin de zones sombres, soit je suis logique et je tiens compte de la position du soleil qui éclaire les façades. Parfois c’est contradictoire et j’ai envie d’assombrir une façade qui normalement doit être éclairée.

    – Oui, je comprends les tourments qui t’assaillent, mais je pense qu’il est préférable de suivre ton inspiration et de ne pas t’accrocher à la stricte réalité. Si tu veux représenter la réalité à un instant donné, tu n’as qu’à prendre une photo, cela ira plus vite !

    – Je sais bien, mais ce n’est pas ce que je cherche. Ce que je cherche…, c’est parvenir à montrer la beauté du village sans forcément en faire une exacte reproduction, et, si je le peux, faire en sorte que son âme transparaisse sur la toile.

    – Noble intention, ironise Michel. Je respecte tes efforts et ta volonté de bien faire. Mais il faut évoluer. On ne peut plus peindre de nos jours comme au cours des siècles précédents. Vois-tu, moi, en ce moment je m’intéresse plutôt à la peinture moderne et même contemporaine.

    Jean-Claude est froissé par le mépris qu’affiche son ami pour la peinture qu’il pratique. Il n’apprécie pas son air supérieur et sa manie de vouloir toujours donner des conseils. Aussi, il lui fait remarquer :

    – C’est ça, moque-toi des artistes qui veulent qu’une vache dans un pré, cela ressemble à une vache et pas à n’importe quoi !

    Michel insiste et veut prouver qu’il a raison. Il a parcouru beaucoup d’expositions ces derniers mois et pris de nombreuses photos. Il cherche, parmi les tableaux qu’il a stockés dans la galerie de son portable, l’un d’entre eux qui l’a particulièrement intéressé pour la démarche artistique du peintre.

    – Ah, le voilà ! C’est le Monochrome IKB3 de Yves Klein peint en 1960. Regarde. C’est vraiment unique.

    – Mais c’est tout bleu, s’étonne Jean-Claude. Je ne vois que du bleu et il n’y a rien d’autre. C’est un fond d’écran vide que tu me montres !...

    – Oui, c’est bleu, mais ce bleu-là ce n’est pas n’importe lequel. Il a fallu le trouver, le créer même, pour le distinguer de tous les bleus ordinaires qui existent déjà : bleu indigo, bleu ciel, bleu azur, bleu marine, bleu nuit, bleu pétrole, bleu roi… et j’en passe. Tu te rends compte du travail ?

    – Là alors, pas du tout ! Pour moi, un bleu, ça n’existe pas pour lui-même. Quand je peins, je ne me contente pas d’un bleu absolu. J’essaye toutes sortes de bleus en faisant des mélanges et je choisis le plus approprié en fonction de ce que je veux représenter et des teintes voisines. Suivant mon ressenti, j’accentue sa tonalité ou je la diminue.

    – Mais il est incomparable, s’insurge Michel. Lorsque Klein a choisi son bleu, il a beaucoup hésité entre plusieurs bleus. Il a finalement opté pour le bleu d’outremer. Le pigment utilisé a un spectre d’absorption qui le rend inimitable. En plus, pour le stabiliser, il a recherché, avec l’aide d’un laboratoire, des liants qui ne modifient pas sa couleur lorsque la peinture sèche et qui assurent une bonne stabilité dans le temps. Le bleu obtenu est d’une profondeur exceptionnelle. L’artiste a été tellement content de son travail qu’il l’a fait breveter. J’ai appris cela au cours d’une conférence sur Klein.

    – Je vois, plaisante Jean-Claude. Mais ce n’est plus un travail d’artiste, c’est un travail de chimiste !

    – Peut-être. Toujours est-il qu’il l’a beaucoup utilisé pour sa peinture, en particulier pour ses empreintes anthropométriques.

    – Ha !... Je n’en ai jamais entendu parler. Qu’est-ce que c’est ?

    – Ce sont des empreintes d’un corps sur des bandes de papier collées ensuite sur des toiles.

    – Et comment a-t-il procédé ?

    – C’est simple. Il a badigeonné avec son bleu préféré le corps dénudé de son modèle, probablement sa compagne, puis il lui a demandé de se coucher à plat ventre sur des bandes de papier.

    – Comme tu dis, c’est simple. Mais j’imagine qu’avec ce genre de traitement, elle n’a pas dû rester longtemps avec lui, sa compagne. Se faire ainsi transformer en pinceau ?… Je me vois, moi, demander à ma femme de se laisser barbouiller les fesses avec de la peinture, puis lui demander de s’asseoir sur des feuilles de papier sous le prétexte de faire une œuvre d’art. Je ne crois pas qu’elle apprécierait !

    ̶ Peut-être qu’elle serait heureuse de se faire ainsi immortaliser.

    ̶ Ça m’étonnerait. Mais je me questionne : Que sont devenus ces « tableaux » ?

    ‒ Ils ont été vendus. Et comme ils sont devenus célèbres ils sont maintenant exposés dans un musée, le musée Pompidou, à Paris.

    ̶ Ah çà... Je ne m’y attendais pas !

    ‒ Tu vois, rajoute Michel, dans l’art ce qui compte, ce n’est pas de rendre aussi fidèlement que possible la réalité du monde, mais de permettre à l’artiste de découvrir de nouvelles voies et de chercher de nouveaux procédés pour délivrer son message.

    – J’aimerais bien connaître le message des empreintes,  s’esclaffe Jean-Claude.

    – Une empreinte, c’est comme une « incorporation ». Le sujet est intégré, fondu dans la toile en quelque sorte en y laissant son empreinte. Et il n’est pas nécessaire que la forme soit fidèlement représentée ; seule la trace compte.

    – Un peu comme faisaient les hommes préhistoriques quand ils trempaient les mains dans leurs peintures et les appliquaient contre le mur des cavernes.

    – C’est cela. Ils étaient très modernes.

    – Et moi, je suis nul peut-être, quand je m’efforce d’être le plus près possible de la réalité, comme l’ont fait avant moi de nombreux peintres pendant des siècles ?

    – Je ne dis pas cela, mais je dis qu’il n’y a pas qu’une seule manière de peindre et qu’on ne peut pas toujours reproduire la même chose. Il faut innover. Tiens, je vais te donner un exemple. Ma voisine s’est mise à la peinture depuis quelques mois. Elle n’avait jusque-là jamais tenu un pinceau. Eh bien ! elle a été moderne tout de suite. Elle n’a pas essayé de peindre des paysages, des portraits ̶ elle en aurait d’ailleurs été tout à fait incapable. Elle a préféré réaliser des tableaux abstraits. Elle m’en a montré un récemment. C’est une toile avec un fond blanc sur laquelle elle a étalé quelques lignes noires horizontales, un peu comme une partition musicale, puis a peint par-dessus une bande également noire, sinusoïdale, qui les enserre rageusement. Quand je lui ai demandé ce qu’elle avait voulu réaliser, elle m’a expliqué que les lignes horizontales évoquaient pour elle une sorte de barrière qui la maintenait prisonnière et que la bande rageuse signifiait sa volonté de se libérer des contraintes qui l’étouffaient. Tu vois, quelques coups de pinceaux jetés sur une toile blanche lui ont suffit pour exprimer son malaise.

    – C’est le genre de création qu’un enfant de cinq ans peut faire, répond Jean-Claude en rigolant. Et tu lui as acheté ce gribouillage psychologique ?

    – Oui, elle m’a présenté son tableau avec tant de passion que je n’ai pas pu lui refuser.

    – Dis plutôt que tu l’as acheté pour ses beaux yeux et pour lui faire plaisir. Cela sera plus honnête. Je suis sûr que tu n’as pas osé l’exposer dans ton séjour.

    – Pas encore, mais j’y pense. Dans le séjour, je n’ai pas trouvé d’endroit pour le mettre. Je vais plutôt le placer dans le couloir. Il s’y intégrera mieux étant donné sa forme allongée : un mètre de largeur pour trente centimètres de haut.

    – Elle aurait quand même pu l’égayer avec quelques points rouges, un peu comme des notes de musiques, pour faire allusion à l’harmonie universelle.

    – Tu plaisantes ! Cela aurait dénaturé la spontanéité de l’ensemble, rétorque Michel, courroucé.

    Il comprend que son ami ne le prend pas au sérieux, qu’il est bloqué dans ses représentations figuratives de la nature et qu’il ne s’est jamais intéressé à l’art abstrait. Sa nature d’ancien professeur reprend le dessus et il décide de faire preuve de pédagogie. Il se lance alors dans la présentation de quelques artistes dont il admire la démarche intellectuelle : Pollock, pour lequel l’acte de peindre est plus important que le résultat, et qui est un des maîtres de « l’action painting » (peinture d’action) grâce à ses « drippings » (égoutter et faire couler) où seuls comptent les mouvements de l’artiste et les traces qu’il laisse sur la toile ; Richter, et sa fameuse toile aux 1024 rectangles colorés, chacun avec une teinte particulière ; Baselitz, qui retrouve un style vaguement figuratif, mais qui présente ses toiles en position inversée pour que le spectateur les considère comme des œuvres abstraites ; Rutault, qui a réalisé des empilements de toiles non peintes qui tournent le dos au spectateur, ou alors, dans un violent mouvement de contestation, les a collées contre le mur de la salle d’exposition et les a peintes en même temps qu’il repeignait le mur d’une teinte uniforme…

    – Ouf ! N’en jette plus, c’est trop, tu m’achèves, proteste Jean-Claude. En réaction contre tous ces mouvements, moi, je vais présenter un tableau blanc, uniquement blanc, à ma prochaine exposition.

    – Un tableau blanc ? reprend Michel, condescendant. Mais tu n’auras rien inventé, cela s’est déjà fait. Plusieurs artistes se sont échinés à travailler le blanc. Et ne crois pas que c’est facile, il y a beaucoup de nuances dans le blanc. Certains ont cru atteindre le blanc absolu et sont devenus fous en voyant qu’ils n’y parvenaient pas. Tu vois, j’ai un chat blanc à la maison, enfin que je croyais blanc. L’hiver dernier, je l’ai vu courir sur la neige, et là, je me suis aperçu qu’il n’était pas tout à fait blanc mais que son poil était légèrement teinté de gris et de jaune par rapport à la neige.

    – C’est un peu comme les lessives qui lavent plus blanc que blanc ! plaisante son ami.

    – Tu ne me prends pas au sérieux. Pourtant il y a déjà eu des expositions où des artistes exposaient des tableaux blancs. L’une d’entre elle est bien connue dans le monde de l’art, celle d’Avignon en 2007.

    – Et pourquoi ?

    – Parce qu’une jeune femme, fascinée par le tableau blanc qu’elle contemplait, est tombée dans un tel état d’adoration qu’elle n’a pas pu se contrôler et l’a subitement embrassé.

    – Ce n’est pas bien grave, c’est même amusant.

    – Oh que si c’est grave ! Elle avait un rouge à lèvres particulièrement violent. Il a laissé sur la toile une trace indélébile. Impossible de l’enlever : la matière grasse qu’il contenait avait pénétré le support avec le colorant. Une véritable violation de l’œuvre !

    – Il suffisait de redonner un coup de blanc sur le tableau pour la faire disparaître.

    – Insuffisant ! s’exclame Michel. Cela a déjà été fait sur un autre tableau blanc maculé par des graffitis dessinés avec un bâton de rouge à lèvres quelques années auparavant. La toile a été repeinte en blanc et a retrouvé sa blancheur originelle. Mais, avec le temps, le rouge est peu à peu réapparu, comme pour rappeler son existence.

    – Je ne pensais pas qu’un rouge à lèvres pouvait être aussi diabolique, répond Jean-Claude en rigolant. Mais moi j’adore et ne compatis pas.

    – Tu dis cela parce que tu ne te rends pas compte du préjudice subit par le propriétaire du tableau : il était estimé à 2 millions d’euros.

    – Ça me fait encore plus marrer. Mais qu’est-il advenu à l’ardente amoureuse de cette toile blanche ?

    – Elle a été jugée. Le propriétaire réclamait 2 millions d’euros car il estimait que sa toile ne valait plus rien. Finalement le juge a été indulgent ; elle n’a été condamnée à payer que 1500 euros de dommages-intérêts et à faire une centaine d’heures de travaux d’intérêt général.

    – 2 millions d’euros ! Comment peut-on arriver à une somme pareille pour une toile blanche ? Je n’arrive pas à comprendre.

    – C’est tout simplement lié à la cote de l’artiste et à la loi de l’offre et de la demande. S’il n’y a pas de demande l’œuvre ne vaut rien ou pas grand-chose, si les acheteurs se bousculent sa valeur monte et peut atteindre des niveaux astronomiques. Tu as déjà entendu parler de la « tulipomania » ?

    – Non, cela ne m’évoque rien, sauf pour certaines personnes d’être maniaques pour les tulipes.

    – C’est un peu cela. Dans les années 1600, l’attirance des hollandais pour ces fleurs était devenue tellement démente qu’un oignon de tulipe pouvait atteindre le prix d’une belle maison ! Ils se les arrachaient à prix d’or car les tulipes étaient devenues un objet de spéculation. Cela s’est d’ailleurs terminé par une crise financière. Pour les tableaux, je pense que c’est pareil. Quand il y a trop d’argent qui circule dans le monde, les investisseurs se reportent sur les œuvres d’art et sont prêts à dépenser des sommes folles pour se les procurer, à condition toutefois qu’elles soient produites par des artistes cotés et reconnus.

    – Après tout, si quelques artistes en profitent, pourquoi pas ! Mais qu’est devenu le tableau ?

    – Je crois qu’il n’a pas été restauré. Il doit continuer sa carrière dans différentes expositions sous le nom de « Rouge baiser sur tableau blanc ». Il paraît même que sa valeur a augmenté grâce à la publicité faite par le procès et les polémiques soulevées. Les marchands d’art en ont profité pour organiser différentes expositions sur le thème du baiser.

    – Ce n’est plus de l’art, c’est du commerce ! s’exclame Jean-Claude Quand je pense que dans mon groupe on a beaucoup de mal à vendre nos toiles … Bon, c’est vrai, on ne fait pas de la peinture pour gagner de l’argent, mais parce que cela nous fait plaisir. Toutefois on est heureux quand quelqu’un s’intéresse à l’une de nos toiles et nous l’achète pour décorer son intérieur. La simple idée qu’elle soit regardée de temps en temps suffit à notre bonheur. Je ne suis pas comme ces peintres dont tu parles. J’ai l’impression que pour toi l’œuvre n’a d’importance que pour les réactions qu’elle suscite chez les spectateurs. Si je suivais ta logique jusqu’à l’absurde, à ma prochaine exposition, je pourrais tout simplement accrocher au mur un cadre vide avec seulement un carton d’accompagnement : « Œuvre en gestation. L’artiste réfléchit. »

    – C’est une très bonne idée, reprend Michel avec enthousiasme. Cependant je serais très étonné que personne n’y ait encore pensé. Mais tu devrais essayer. Si tu le fais, je viendrai à ton exposition. Je suis curieux de voir les réactions des visiteurs devant un cadre vide…

     

    Voyant que ses clients s’éternisent, le garçon de café interrompt leur conversation :

    – Ohé les "jeunes", je termine mon service. Vous pensez à me régler les consommations ?

    – Bien sûr, répond Jean-Claude, d'ailleurs on va y aller, il se fait tard et nos femmes vont commencer à s’inquiéter, mais avant... sers-nous un autre pastis, pour la route !

     

     

     

     

     

     

     

     


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  •  par Aimé LAMOUROUX

    13 mai 2020

     

    Je suis un coronavirus,

    Petit, tout petit, un minus.

    À cheval sur des postillons

    Je vais de maison en maison.

     

    Je suis petit mais très costaud,

    Je me ris des anti-viraux,

    Pas étonnant qu’on me déteste,

    Qu’on me craigne comme la peste.

     

    Je suis affreux et je fais peur,

    Mon arrivée crée la terreur

    Et quand chez vous je m’introduis

    Le jour devient bientôt la nuit.

     

    Je suis méchant sans le savoir,

    Je fais du mal sans le vouloir.

    Venu de l’on ne sait trop d’où

    J’essaie de vivre parmi vous.

     

    Dans vos poumons je me prélasse,

    Pour moi, c’est un immense espace.

    De votre souffle je m’enivre,

    Chacun sur terre a droit de vivre.

     

    Et c’est sans peine et sans remord

    Que parfois j’apporte la mort ;

    Sachez que je n’y suis pour rien

    Moi qui ne sais pas d’où je viens.

     

    On m’accuse de tous les maux,

    C’est vrai que je suis un fléau,

    Mais si grâce à vous je prospère

    C’est peut-être un mal nécessaire.

     

    Dans quelque temps je partirai,

    Vous pourrez alors respirer.

    Mais n’oubliez pas qu’un jour

    Je pourrais être de retour…

     

     


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  • par Aimé Lamouroux

    2014

     

    Les Saintes-Maries-de-la-Mer.

    Troisième semaine d’août. Une belle journée ensoleillée avec légère brise marine.

    En ce début d’après-midi, assis sur un banc de pierre face à l’église fortifiée, je contemple le va-et-vient incessant des vacanciers qui font les boutiques avant d’aller sur la plage se livrer au rituel des expositions solaires. Les journées caniculaires sont terminées, quelques orages ayant vers le 15 août rafraîchi l’atmosphère. La lumière aveuglante de juillet a cédé la place à une lumière plus contrastée, faisant davantage ressortir les façades colorées des maisons, les stores bariolés des cafés et des magasins de souvenirs, et donnant plus de relief aux silhouettes des passants. A cette heure les terrasses des restaurants commencent à se vider tandis que les ruelles étroites se remplissent d’une foule bigarrée de plus en plus compacte. Quelques agglomérats stagnent devant les étalages, ralentissant le flux des promeneurs et des curieux. Les uns hésitent entre le chapeau de gardian et la chemise provençale ; d’autres discutent bruyamment avant de porter leur choix sur un souvenir de la région : le taureau en matière plastique, la croix camarguaise, ou la paire de banderilles qui leur rappellera la sanglante corrida à laquelle ils ont assisté la veille pour la première et souvent la dernière fois. Tous prennent inlassablement des photos, généralement avec des téléphones portables qui ont peu à peu remplacé les encombrants réflex d’autrefois ; des photos de tout et de n’importe quoi, le plus souvent d’ailleurs d’eux-mêmes, sous la forme de selfies qu’ils s’empresseront d’envoyer, via Facebook, à leurs nombreux amis.

    Sur mon banc, bercé par le brouhaha de la foule, je somnole paisiblement, ce qui est naturel à cette heure après une gardianne de taureau accompagnée d’un agréable rosé de Provence. Je n’ai pas eu le courage de pénétrer dans l’église pour aller honorer les saintes, Marie Jacobé et Marie Salomé, ainsi que leur servante Sara, la patronne des gitans. Il faut dire qu’en cette période l’atmosphère y est difficilement respirable à cause des nombreux visiteurs qui se succèdent inlassablement et des dizaines de cierges qui se consument en permanence. Ceux qui les ont déposés espèrent que les saintes exauceront leurs prières, leurs vœux, ou de simples demandes : « Saintes Maries, faites que la récolte du riz soit bonne cette année ; Saintes Maries, faites que je puisse enlever quelques cocardes à la course libre de dimanche prochain sans me faire encorner; Saintes Maries, faites que mon amoureux me soit toujours fidèle… » Ils quittent ensuite l’église apaisés et heureux. L’espoir fait vivre !

    Ma femme et le jeune couple qui nous accompagne, une petite cousine et son mari, n’ont pas hésité par contre à pénétrer dans l’église sombre et enfumée. A la sortie du restaurant, ils m’ont dit, en prenant des mines entendues : « On va faire un tour à l’église. » J’ai feint l’étonnement, mais je me doute de ce dont il s’agit : la jeune femme et son mari désirent ardemment un enfant, et l’heureux évènement commence à tarder. Ils sont donc allés prier les saintes et leur demander d’intercéder en leur faveur pour activer les choses. Ils vivent en région parisienne, sont en vacances dans le midi, et nous sommes heureux de les accueillir pendant quelques jours. Lui est ingénieur informatique, elle, professeur de mathématiques. Malgré leur formation scientifique et leur esprit cartésien, en désespoir de cause, ils se sont mis depuis bientôt une année à solliciter toutes les forces naturelles et surnaturelles réputées capables d’améliorer la fécondité : boisson de l’eau de sources dites miraculeuses, contacts intimes avec des rochers ou des arbres magiques, invocation de saints spécialisés dans la fécondité, consultations de guérisseurs réputés infaillibles… Ils espèrent ainsi éviter de faire appel à la fécondation in vitro dont la lourdeur les rebute. Mais jusque là toutes ces tentatives sont restées vaines ; même Saint Greluchon, saint très célèbre dans le sud du Berry en matière de fécondité, s’est révélé inefficace. Aussi, ma femme leur a certainement conseillé d’aller prier les Saintes Maries en espérant qu’elles voudront bien prendre en considération leur demande. Connaissant mon scepticisme à l’égard de ces pratiques, ils ont préféré ne pas me mettre dans la confidence, craignant sans doute que par quelques plaisanteries je libère des ondes négatives capables de faire capoter leur entreprise.

    Soudain une voix éraillée me tire de mes réflexions : « vie… vie… vie… » Je lève la tête et découvre une vieille femme présentant un visage recuit et parcheminé, une sorte de momie ambulante. C’est la mort en personne qui vient me chercher, pensé-je un instant. Elle a vraiment mal choisi son heure ! Par une si belle journée, alors que tout allait si bien ! Heureusement, il ne s’agit que d’une gitane et cela me rassure partiellement. Elle poursuit : « vie… vie... » Mais que veut-elle donc cette vieille peau ? Je ne vais tout de même pas lui donner ma vie pour lui faire plaisir ! A la rigueur, la bourse ? Pourtant elle insiste : « vie… ligne vie… pas cher… », en me montrant la paume de sa main. Je comprends enfin. Elle veut lire mon avenir dans les lignes de ma main, moyennant rémunération, évidemment. J’avais oublié que c’est une spécialité des gitanes. Elle sourit, voyant que j’ai enfin compris, découvrant des mâchoires largement édentées, dont les quelques dents qui restent, couronnées d’or, renvoient de vifs éclats sous le feu du soleil. Elle pense certainement avoir trouvé le bon pigeon. « Ligne vie … amour… richesse… », articule-t-elle péniblement. Tu parles ! Amour, j’ai déjà ma femme et ça me suffit bien. Richesse, j’ai assez pour vivre et que ferais-je d’une fortune ? Je n’ai aucune envie d’avoir le destin du roi Midas. Avenir, je ne veux surtout pas le connaître. Elle serait bien capable en lisant les lignes de ma main de m’annoncer quelques mauvaises nouvelles et de me casser le moral pour la journée. Pire, elle pourrait prendre un air inquiet et compatissant pour finalement me dire que, étant donné ce qu’elle voit, elle préfère ne rien dire. Sans compter que, moyennant finances, elle me proposerait certainement un remède magique pour arranger le cours de mon destin, remède qu’il me serait difficile de refuser. Il faut que je me débarrasse de cette sorcière avant qu’elle ne m’embobine complètement, aussi je la rabroue rudement : « Dégage vieille taupe ! Je ne veux pas savoir ! Je m’en fous de mon avenir ! Va chercher d’autres pigeons à plumer. » Voyant ma mauvaise humeur, elle n’insiste pas. Elle s’éloigne en marmonnant des paroles inintelligibles, zigzaguant dans la foule à la recherche d’une autre victime. Mais je sens, que de loin elle me surveille du coin de l’œil, et que je reste un gibier potentiel.

    Pour être plus tranquille et éviter une nouvelle attaque, je vais m’installer à quelques dizaines de mètres à la terrasse d’un café. Normalement, les terrasses sont interdites aux gitanes et autres vendeurs à la sauvette, les cafetiers désirant préserver la tranquillité de leur clientèle. De là, je la vois aller et venir parmi les visiteurs de l’église, disparaissant parfois, puis réapparaissant, accostant les passants sans relâche, leur proposant ses services, mais sans succès. En la voyant ainsi s’activer pour gagner un peu d’argent j’en viendrais presque à regretter de l’avoir renvoyée rudement. Après tout, c’est son gagne-pain et sa vie ne doit pas être rose tous les jours. Toutefois, je me suis toujours méfié de ceux qui disent posséder le don de voyance et s’affublent de titres ronflants comme « Monsieur Doumala, grand médium voyant ; professeur Rabamine, spécialiste des travaux occultes ; Amélia, médium de naissance et clairvoyante qui lit dans le cœur de l’âme sœur… » Je les évite donc soigneusement. Même si l’on considère leurs prédictions comme des élucubrations dont on doit s’amuser, on ne peut s’empêcher de les garder en mémoire. Une seule fois dans ma vie j’ai fait cette expérience : c’était dans une foire, avec quelques copains, auprès d’une « diseuse de bonne aventure », comme on les appelait alors. Nous étions jeunes, et l’idée de connaître ce que serait notre vie nous amusait. Je n’ai jamais oublié son nom qui figurait en grosses lettres sur son baraquement : Madame IRMA, voyante. Après m’avoir examiné la main, elle avait annoncé d’une voix caverneuse : «Vous aurez beaucoup de chance dans votre vie, vous vous marierez, vous travaillerez, vous aurez des enfants. » Rien d’exceptionnel en somme. Et comme je lui demandais si je deviendrais vieux, elle m’avait répondu avec un air préoccupé : « Au moins jusqu’à environ soixante ans, après je ne vois plus très bien. » J’étais rassuré. Quand on a douze – treize ans, soixante ans d’existence, c’est l’éternité. On a toute la vie devant soi. Le problème, c’est que maintenant, je suis arrivé à la soixantaine. Malgré les années, je n’ai pas oublié cette prédiction et je pense parfois que si elle n’avait rien vu, c’est qu’il n’y a peut-être plus rien à voir.

    Mais le temps passe et il faut que je retrouve ma famille. Je quitte la terrasse du café et retourne vers l’église. Personne… Je descends dans la nef, surpris par l’obscurité, et instinctivement me dirige vers le chœur illuminé. Dans une chapelle latérale, les saintes, Marie Jacobé et Marie Salomé, debout dans leur barque, impassibles au dessus des flammes tremblotantes des cierges, me regardent avec commisération et même une lueur de réprobation dans les yeux. Me reprocheraient-elles mon incrédulité ?

    Ils ne sont pas dans l’église. Ils doivent faire les boutiques dans la rue principale. La rue n’est pas très grande, je devrais facilement les retrouver. Je sors donc de l’église, désorienté par l’aveuglante lumière, et cherche la direction de la rue des commerces. Soudain j’entends derrière moi : « monsieur, monsieur… porte-bonheur, acheter porte-bonheur. » Je reconnais aussitôt la voix. Décidément, elle ne me lâchera pas, la vieille glu : elle a retrouvé ma trace et reprend l’offensive. « Ma petite-fille vend belle médaille… médaille porte-bonheur, pas cher, pas cher. » Je me retourne. Je suis face cette fois, non pas à une, mais à deux gitanes et, ô surprise, autant la vieille est moche à faire peur, autant la jeune est ravissante : une brunette aux yeux de braise, moulée dans une robe rouge à volants noirs, belle à faire se damner un saint. Esméralda en personne ! Subjugué, je me demande même un instant si le diable ne se cache pas dans cette divine apparition. Elle me toise effrontément et tend un joli panier en osier. Posées sur un velours noir, de petites médailles dorées à l’effigie des saintes jettent mille feux pour mieux me soumettre à la tentation. Elle accompagne son geste d’un charmant sourire qui laisse entrevoir des dents blanches, immaculées, et se termine par une petite moue boudeuse et engageante.

    - Alors, comment les trouvez-vous mes médailles ? dit-elle d’une voix suave. Elles portent bonheur… et si vous faites un vœu, il sera exaucé, vous pouvez en être sûr. Vous m’en prenez une ? Vingt euros seulement !

    Revenu sur terre, je contemple ces médailles de pacotille, probablement fabriquées en Chine, qui ne doivent pas avoir de grands pouvoirs si ce n’est dans l’imagination. Mais elle me fixe toujours avec son sourire enjôleur et insiste :

    - Vous m’en prenez une ? Elles éloignent le mauvais sort…

    J’hésite. Si je m’écoutais, je prendrais tout le panier et la vendeuse avec. Mais seules les médailles sont à vendre.

    - Alors, vingt euros seulement ?

    Je faiblis.

    - Vingt euros seulement…, tout juste le prix d’un repas au restaurant et du bonheur garanti.

    Je sens que je vais craquer, mais je résiste encore. Après quelques secondes d’incertitude, non par superstition mais par amour de l’humanité, voilà une bonne excuse à ma faiblesse…, je craque.

    - Allez, donnez m’en une. Voici vos vingt euros.

    Elle triomphe.

    - Vous verrez, vous ne le regretterez pas ! Elles ont beaucoup de pouvoir mes médailles. Elles sentent ce que l’on désire même si on ne leur demande rien, insiste-t-elle avec un brin de moquerie dans la voix.

    La garce, elle a un sacré culot. Maintenant qu’elle a fait affaire, elle se fiche ouvertement de moi. Je regarde la vieille. Elle m’adresse un sourire narquois qui semble dire : tu vois, tu faisais le malin mais tu t’es quand même bien fait avoir. On en a maté d’autres, et de bien plus coriaces. Puis toutes deux s’éloignent en palabrant joyeusement.

    En les regardant disparaître dans la foule, l’une dans la fleur de l’âge, l’autre usée par le poids des années et qui devait ressembler à sa petite-fille autrefois, je ne puis m’empêcher de penser que la nature est vraiment inconséquente, qui produit de si belles créatures pour les laisser ensuite se dégrader inéluctablement.

    J’examine la médaille. Suivant son orientation par rapport au soleil, elle s’illumine comme irradiée par une sorte d’énergie céleste. Après tout, pourquoi n’aurait-elle pas de pouvoir magique ? Et si elle n’en avait pas, j’aurais toujours la satisfaction d’avoir fait plaisir aux deux bohémiennes. Je la glisse dans ma poche et décide quand même de ne pas parler de mon achat : qu’un incrédule se soit laissé aller à acheter un porte-bonheur, cela pourrait prêter à moqueries. Ma femme et nos cousins ne s’en priveraient pas.

    D’ailleurs, je les vois qui arrivent encombrés de quelques paquets et présentant la mine réjouie des gens satisfaits de leurs trouvailles. J’attaque, moqueur :

    - Je suis sûr que vous êtes allés faire vos dévotions à l’église.

    - Bien sûr, reprend ma femme, mais ce n’est pas tout.

    Je commence à m’inquiéter :

    - Comment cela, ce n’est pas tout ?

    Ils me montrent leurs emplettes : notre cousine a acheté une robe d’arlésienne, son mari, un pantalon de gardian, et ma femme, une énorme cigale en céramique pour décorer la maison. Elle a sans doute voulu me faire plaisir en pensant, qu’après notre retour dans la région parisienne, lorsque le ciel sera gris et pluvieux, elle me rappellera le soleil du midi.

    - Et puis, il y a aussi cette médaille. C’est un porte-bonheur.

    Dans le creux de la main notre cousine me présente une petite médaille dorée avec le profil des deux saintes. Je la reconnais immédiatement et m’exclame :

    - Ce n’est pas possible ! Vous vous êtes bien fait avoir !

    - C’est deux gitanes qui nous l’ont proposée en affirmant qu’elle va nous porter bonheur. Pour vingt euros, je n’ai pas pu refuser et j’ai fait le vœu d’avoir un enfant.

    - Comment peut-on croire à de telles balivernes à notre époque ? m’exclamé-je. Mais, voyant sa mine déconfite, pour ne pas gâcher son plaisir, j’ajoute aussitôt :

    - Après tout, tu as eu raison de la prendre. Si cela ne fait pas de bien, cela ne peut pas faire de mal. Et puis, sait-on jamais ?

    L’après-midi se termine agréablement par une promenade en bateau. Après avoir longé la côte sablonneuse, l’embarcation pénètre dans l’embouchure du Petit Rhône et remonte le fleuve. Pendant quelques kilomètres nous avons tout loisir d’admirer la terre sauvage de Camargue, née de la rencontre des eaux douces de la terre avec l’eau salée de la mer. De temps en temps, parmi les touffes de saladelles et de salicornes, apparaissent des taureaux et des chevaux, isolés ou en petits groupes, tandis que des vols de flamants roses viennent compléter ce décor des milliers de fois reproduit sur les cartes postales. Par moment, le pilote coupe le moteur et le bateau glisse alors silencieusement sur l’eau en ralentissant. C’est l’occasion d’admirer tantôt un héron cendré, tantôt un ragondin, plus rarement une aigrette, qui cherchent leur nourriture entre les tamaris et parmi les roseaux. Quelle paix après l’agitation tumultueuse de la ville !

    Je repense aux gitanes. Elles doivent poursuivre leur activité d’arnaque auprès des touristes qui ne demandent qu’à se laisser tenter. Cela fait partie du folklore. Le scénario, bien huilé, va se poursuivre jusqu’aux derniers beaux jours, puis, après la période estivale, les rues se videront, la plupart des commerces fermeront, et la ville retrouvera sa sérénité.

     

    Quelques semaines passent. Voici l’automne. Les belles journées d’été ne sont déjà plus qu’un souvenir. Nous téléphonons de temps en temps à notre cousine pour prendre des nouvelles : L’heureux évènement tant attendu n’est toujours pas là. C’est à désespérer…

    Parfois je lui rappelle que toutes les solutions n’ont pas été envisagées et qu’il reste encore la possibilité de faire appel à la médecine. En effet, les FIV sont actuellement de plus en plus utilisées avec succès pour remédier aux problèmes de stérilité : une proposition qui la laisse de marbre et qu’elle ne veut toujours pas envisager.

    Finalement, il ne sera pas nécessaire d’en passer par là ; comme quoi il ne faut jamais désespérer… C’est courant novembre que nous parvient par téléphone la bonne nouvelle. Notre cousine, émue et joyeuse, nous l’annonce : elle est enceinte ; les tests de laboratoire l’ont nettement confirmé. Je lui rappelle en plaisantant que c’est certainement grâce aux Saintes Maries, et nous en rigolons, heureux de repenser à cette bonne journée de détente au bord de la mer. Elle doit passer une échographie dans une quinzaine de jours qui permettra de vérifier si tout est en ordre et de mieux fixer le début de la grossesse. J’admire cette technique : pouvoir déjà distinguer un petit corps, sa tête, ses membres, les battements du cœur, parfois des premiers mouvements, tout un début de vie en gestation, pour moi, c’est magique.

    Le jour de l’examen nous attendons impatiemment le résultat. Notre cousine nous appelle en fin d’après-midi. Tout de suite elle nous tranquillise : il n’y a pas de souci à se faire, tout est normal. Toutefois, au son de sa voix, nous la sentons préoccupée. Tout va très bien, mais… mais il y a une surprise. La surprise, c’est qu’elle attend non pas un, mais deux enfants. Des jumeaux ! Nous en restons bouche bée d’étonnement.

    Subitement, je me souviens de la médaille qu’elle avait achetée aux gitanes, puis de la mienne, que j’avais complètement oubliée au fond de la poche de ma veste. Tout s’éclaire : un plus un égale deux. C’est l’évidence ! La logique est respectée.

     

    Et la lumière fut : moi, l’incrédule, qui ne croyait qu’à ce qu’il voyait, mais qui ne voyait peut-être que l’apparence des choses, j’étais ébranlé. N’était-il pas possible que, là où l’on ne pouvait voir qu’une simple coïncidence, il y eût un signe qui me soit adressé, un signe destiné au sceptique que j’étais, qui, pensant détenir la vérité, n’avait pas pris conscience de son aveuglement ? C’est avec cette interrogation que je repensais aux Saintes Maries : n’avaient-elles pas voulu m’envoyer un message pour me faire comprendre que tout n’est pas aussi simple qu’on peut parfois le croire et me faire douter de mes certitudes ?

     


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  • par Aimé Lamouroux

    2016

    Je suis un vieux chat, un chat paresseux et indolent. J’ai tout pour être heureux : un logis confortable et bien chauffé, un couffin douillet placé sur fauteuil moelleux d’où je peux observer les allées et venues des uns et des autres, une nourriture abondante et bien choisie, des maîtres à mes petits soins, qui sont pour moi des serviteurs dévoués et zélés, attentifs à mes moindres caprices…, et pourtant j’ai le blues. Je m’ennuie. Je m’ennuie car je ne sais pas quoi faire. Les journées passent les unes après les autres, interminables. Alors je dors ; souvent complètement, parfois que d’un œil, et quelquefois je rêve, heureusement.

    Je suis arrivé dans cette maison à l’âge de trois mois. Je venais d’un élevage de la région parisienne. On m’avait offert comme cadeau d’anniversaire à un jeune garçon qui venait d’avoir dix ans et à sa grande sœur d’environ douze ans, les enfants de mes maîtres. Je m’étais très vite adapté à ce nouvel environnement, si bien qu’après quelques semaines je me sentais complètement chez moi et j’étais très heureux.

    La vie était belle en ces temps là. J’étais jeune, gai, insouciant, vif comme la poudre. Je courais, sautais, grimpais aux arbres, et ignorais la fatigue. Les enfants jouaient souvent avec moi. La jeune fille me prenait dans ses bras, me caressait, et parfois me faisait des plaisanteries, comme celle de me mettre les chaussons de ses poupées pour me transformer en chat botté. Cela m’énervait un peu, mais en même temps cela m’amusait. Avec le jeune garçon c’était différent : il me faisait courir après des boulettes de papier qu’il lançait sur le pavé du séjour ou la terrasse de la maison, derrière lesquelles je me lançais à toute vitesse. Il se plaisait aussi à me faire sauter après un papillon en papier fixé à l’extrémité d’une fine baguette de bois qu’il agitait devant moi afin que je l’attrape. J’aimais bien, mais ce que je préférais c’était le bouchon attaché à une ficelle qu’il tirait à petits coups pour me faire croire que c’était une souris. Me laissant prendre au jeu, je bondissais alors et le saisissais entre mes pattes, toutes griffes sorties, comme s’il s’agissait d’une vraie proie. C’était toujours les mêmes jeux mais je ne m’en lassais pas.

    Lorsque j’étais seul, j’allais dans le jardin et j’essayais d’attraper tout ce qui passait à ma portée : papillons, bourdons, mouches…, mais c’était difficile, surtout les mouches qui étaient insaisissables. Par contre je capturais très facilement les petits animaux qui vivaient sur le sol, en particulier les petits lézards et les jeunes souriceaux sans méfiance dont je me régalais. Quant aux oiseaux, ils se méfiaient et se tenaient toujours hors d’atteinte.

    Deux années de pur bonheur.

    À l’âge de deux ans j’étais devenu un jeune chat vigoureux. J’allais, je venais dans tous les coins du jardin. C’était mon territoire. Il commençait à être un peu juste pour moi, si bien que de temps en temps j’entreprenais des sorties dans le voisinage. À chaque virée je m’enhardissais et j’allais de plus en plus loin, prenant tous les risques quand je traversais les rues sans crainte des bolides qui n’auraient pas ralenti pour me laisser passer. Il faut dire que, quelques maisons après la nôtre, j’avais rencontré une jeune chatte adorable qui me faisait les yeux doux et à qui je faisais le joli cœur. Elle m’attirait irrésistiblement, aussi je passais tout mon temps auprès d’elle. Je ne rentrais chez moi que pour prendre mes repas, très rapidement, et repartais aussitôt la retrouver au grand désespoir de mes maîtres inquiets. Nous avons vécu ensemble des moments très forts, surtout pendant ces nuits de pleine lune qui exaltent le plaisir des sens et rendent l’âme romantique. J’ai ainsi découvert les merveilleuses sensations qui secouent le corps et laissent épuisé mais heureux.

    Mais je n’étais pas le seul chat du quartier. D’autres que moi avaient découvert ma douce amoureuse. Hélas, elle se révéla vite infidèle et bientôt pour la retrouver il me fallut en découdre. Quand je me trouvais face à face avec l’un de ses prétendants l’affrontement était inévitable. On commençait par se toiser pour montrer notre détermination, ensuite on s’insultait avec des miaulements rageurs, et enfin on se jetait l’un sur l’autre. Les combats étaient acharnés, les empoignades très rudes. Pour montrer qu’on était le plus fort, il fallait saisir l’adversaire à pleines dents par la peau du cou et le maintenir à terre jusqu’à ce que, enfin soumis, il se retire et cède la place. Je sortais de ces combats souvent vainqueur, parfois vaincu, mais j’étais toujours prêt à recommencer. C’était ainsi, je n’y pouvais rien, quelque chose en moi m’ordonnait de le faire. Je devais être le plus fort si je voulais obtenir les faveurs de ma belle conquête.

    Toutefois, mes maîtres, voyant dans quel état déplorable je revenais, se sont inquiétés. Un jour une blessure au niveau de mon cou s’est infectée ; du pus s’écoulait de l’abcès qui s’était formé et je n’étais pas beau à voir. Ils m’ont donc amené chez le vétérinaire. Celui-ci m’a soigné, mais je ne me suis rendu compte de rien car j’ai perdu conscience sous l’effet d’une mystérieuse piqûre qui m’a endormi rapidement. Quand je me suis réveillé j’avais un énorme pansement au cou et une collerette en plastique qui me gênait beaucoup. Je devais être ridicule. Il n’était plus question pour moi de parader devant ma compagne volage. D’autres allaient occuper la place.

    Mes maîtres sont venus me chercher en fin d’après-midi. Le vétérinaire avait l’air satisfait de son travail. Il leur à même proposé ses services pour une petite intervention complémentaire, je ne sais pas quoi au juste. J’ai seulement retenu une courte phrase : « il faut le castrer, ça le calmera ». Je n’ai pas compris car je n’avais pas l’impression d’être particulièrement agité.

    J’ai donc subi cette deuxième intervention une quinzaine de jours après et, c’est vrai, elle a changé ma vie ; elle l’a même bouleversée. Je me suis senti devenir plus tranquille, plus apaisé, presque apathique, complètement débarrassé de cette sensation permanente du devoir à accomplir. Finies les courses folles dans le voisinage, finis les battements de cœur qui me faisaient tant vibrer, finies les attentes interminables auprès de l’ingrate qui m’avait déjà oublié… J’ai encore tenté quelques sorties par habitude, mais le cœur n’y était plus. Je ne mettais plus assez d’ardeur au combat et je n’avais plus le dessus. Aussi je n’ai bientôt plus quitté l’environnement proche de la maison et mon territoire s’est réduit comme peau de chagrin.

    Le bon temps était terminé.

    Quelques années ont passé. Je me suis habitué à cette vie douce et ennuyeuse. Les enfants sont partis faire des études à Paris et la maison a perdu son animation. Ils ne reviennent que de temps en temps mais ne s’intéressent plus à moi ; ils ont d’autres choses à penser.

    Quand il fait beau je m’installe sur le rebord de la fenêtre et je contemple les alentours de la maison d’un œil indifférent. Quelques oiseaux, rassurés par mon immobilité, viennent sautiller à proximité de ma gamelle, mais je n’ai pas le courage de bondir pour les saisir. Parfois un jeune chat s’aventure dans mon domaine, inspecte les restes de mon repas et les mange sans vergogne. Je devrais le rosser cet impudent blanc-bec, histoire de lui apprendre à vivre, mais je le laisse faire. Quand vient le soir, je ne pars plus à l’aventure. Je rentre et je m’installe sur le fauteuil qui m’est réservé dans le salon. Je m’endors et je rêve. Je rêve que je suis jeune et beau, que la vie m’appartient, que je suis le roi des chats du quartier, que de belles chattes langoureuses m’attendent et me désirent…

    C’est hélas au meilleur moment de mon rêve que ma maîtresse vient me caresser et me réveille. « Alors il dort mon gros matou… Viens, ta pâtée est prête, tu dois avoir faim », me dit-elle. Je me lève péniblement à cause de mon embonpoint et me dirige vers le repas qu’elle m’a préparé. Je mange pour lui faire plaisir et pour l’entendre dire une nouvelle fois : « Il avait faim mon gros chat, il s’est bien régalé. » Puis elle s’assoit sur son relax pour une soirée devant la télé et m’appelle : « Viens avec moi, tu es le plus beau et le plus gentil des chats. » Je m’installe sur ses genoux et elle me caresse tendrement. Je ronronne pour la remercier et parce que je suis bien. Et puis, quand elle me regarde, je vois dans ses yeux tout l’amour qu’elle a pour moi et je sens qu’elle me comprend ; cela m’apaise et me réconforte.

    C’est vrai, je m’ennuie ; mais c’est quand même bon d’être aimé et chouchouté.

     


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  • par Aimé Lamouroux

    janvier 2016

     

    « Ça a commencé comme ça à Cesson-Sévigné…, une drôle d’aventure… » me dit-il.

    Je venais de rencontrer une ancienne connaissance, un ami d’enfance avec lequel j’étais toujours resté en relation. Nous étions assis à la terrasse d’un café et je savais que j’en avais pour un bon moment car c’était un bavard impénitent ; le genre d’individu qui, s’il trouve une oreille complaisante, aime bien s’épancher interminablement : type célibataire endurci, toujours content de lui, coureur infatigable de jupons naviguant de conquêtes en conquêtes, parfois un peu menteur par gloriole.

    Moqueur, je demandai :

    - Cesson- Sévigné ? Tu étais parti à l’étranger ?

    - Presque ! C’est en Bretagne, dans la périphérie de Rennes. J’étais en déplacement pour mon travail, convoqué à un stage de formation en informatique. Tu sais, à la poste on s’informatise, il faut bien suivre le mouvement ; et maintenant l’informatique c’est l’avenir !

    - Mais que t’est-il arrivé ? m’exclamai-je, curieux de connaître la suite.

    - On m’avait indiqué un petit restaurant, pas cher, où l’on mange d’excellents fruits de mer, dans la banlieue de Rennes, à Cesson-Sévigné. Ça tombait bien car j’étais descendu à l’hôtel Campanile de Chantepie, la commune voisine.

    - Jusque là rien d’extraordinaire !

    - Oui, mais attends ! Après le repas, qui a été très correct, je ne vais pas te raconter le menu, je vais à l’essentiel, j’ai pris un café à la terrasse. C’était les derniers jours de juin. Il faisait beau ce soir là, une douceur exceptionnelle, et le parfum des tilleuls embaumait la terrasse…

    - Je vois que ce stage t’a rendu l’âme romantique. Mais une belle journée fin juin, c’est assez fréquent !

    - Mais attends… je t’expose le cadre, la suite est étonnante : une jeune femme est arrivée, toute vêtue de blanc, corsage blanc et jupe blanche, avec un curieux petit chapeau de paille décoré d’une rose rouge, style canotier, qui laissait s’échapper de belles boucles brunes. Un vrai délice !

    - Mais à part le chapeau, ce qui est curieux en soirée, qu’avait-elle de particulier ?

    - Ses yeux, d’un bleu céleste ! Je jure que je ne mens pas ; j’étais déjà presque envoûté. Et la meilleure ! elle est venue s’asseoir à la table juste à coté de la mienne… J’en étais même gêné. Ce soir là, j’avais l’intention de rentrer à l’hôtel après le repas et de me coucher rapidement. Je me disais qu’il fallait être raisonnable, que le lendemain j’aurais du travail, qu’il faudrait que je sois en forme…Mais d’un autre coté, si elle s’était placée juste à coté de moi, c’est qu’elle avait une idée derrière la tête. Mon esprit s’embrouillait. Je pensais : si je ne lui dis rien et si je fais l’indifférent, elle va conclure que je suis un coincé, un crétin, et c’est le genre de chose qui me vexe. En un mot, j’étais fort embarrassé.

    - Je comprends ton dilemme, mais une jeune femme qui vient s’asseoir à coté de toi sans arrière-pensée, cela peut arriver !

    - Mais ce n’est pas tout. J’étais en train de réfléchir quand soudain elle me demande : « Pardon monsieur, vous pouvez m’indiquer l’heure s’il vous plait. » Alors là, mon sang n’a fait qu’un tour : me demander l’heure, à moi, sortir le moyen le plus éculé pour aborder quelqu’un, à moi qui n’aurais même pas oser utiliser cette manière depuis longtemps dépassée pour entreprendre des manœuvres d’approche… Je n’avais pas de montre, je sortis mon portable : « vingt deux heures trente cinq » répondis-je machinalement. En même temps un message s’affichait sur l’écran. C’était ma copine qui me demandait si la journée n’avait pas été trop pénible, si je n’étais pas trop fatigué, et me souhaitait une bonne nuit.

    - Cécile ?

    - Non, avec elle c’est terminé. On ne s’entendait plus, alors on s’est séparés. Maintenant je suis avec Ségolène. Elle est prévenante mais terrible, un vrai tyran ; elle a tellement peur de me perdre qu’elle ne me lâche pas d’une semelle ; c’est comme si j’avais un fil à la patte : plusieurs coups de téléphone par jour et chaque fois il faut que je lui dise que je pense à elle et que je l’aime. Souvent je ne réponds pas, mais alors elle m’envoie messages sur messages.

    - C’est du harcèlement, plaisantai-je.

    - Tu peux le dire ! Aussi je coupai mon téléphone pour être plus tranquille en pensant : les messages, on verra plus tard, j’ai des problèmes plus urgents à régler.

    - Et ta belle inconnue ?

    Elle me regardait en souriant, un peu moqueuse… et poursuivit : « vous venez souvent ici ? Moi, j’aime bien cet endroit, on s’y sent bien, surtout en cette saison. » Alors là, c’en était trop ! L’attaque était frontale ! Elle me draguait ouvertement. Je pensai à Ségolène, mais je n’avais pas le droit de me défiler, question d’honneur. J’ai donc répondu à ses avances et je lui ai expliqué que je venais de la région parisienne pour un stage de formation, que je venais de découvrir la ville de Rennes, qu’elle était très belle, ses habitants charmants, enfin, tout ce qu’on appelle les banalités d’usage. Elle m’écoutait attentivement, mais restait évasive chaque fois que j’essayais de la questionner. Au bout d’un moment j’ai pensé : c’est une professionnelle, elle va bientôt te faire une proposition déplacée et te présenter ses tarifs. Ce n’est pas mon genre, je n’aime pas les relations tarifées… mais ce jour là, je ne sais pas pourquoi, peut-être le chapeau, j’étais prêt à me laisser tenter.

    - Finalement, elle te les a présentés ?

    - Et bien non ! Et cela m’a étonné. On a continué à parler de choses et d’autres ; elle ne semblait pas pressée. Au bout d’un moment, elle a fini par me dire qu’elle attendait un ami, qu’il n’était pas venu et qu’elle était un peu embêtée pour rentrer chez elle. Curieusement, cela m’a tranquillisé. Tout s’expliquait : elle cherchait un chauffeur pour la ramener à son domicile. Je lui demandai où elle habitait. « À Chantepie, près de la mairie », me dit-elle. Le hasard faisait bien les choses, mon hôtel n’était pas très loin. Je lui proposai de la raccompagner ; quand on peut rendre service… Je ne vois pas comment j’aurais pu faire autrement ; tu me comprends ?

    - Bien sûr, je sais que tu es toujours serviable, surtout quand ça t’arrange.

    - Il était déjà onze heures du soir. Nous nous sommes levés, je l’ai conduite à ma voiture et nous sommes partis en direction de Chantepie.

    Le trajet a duré une vingtaine de minutes à peine, pendant lequel nous avons très peu parlé. Je la sentais préoccupée ; de mon coté j’étais mal à l’aise en compagnie de cette jeune femme que je ne connaissais pas. Arrivé près de la mairie je me suis arrêté et lui ai fait remarquer que nous étions parvenus à destination. Elle n’était pas pressée de partir et semblait rêveuse. On s’est regardés quelques instants sans rien dire, et là, je ne sais pas ce qui m’a pris, je l’ai embrassée en me disant que j’allais me faire jeter et me prendre une bonne baffe. Mais, ô surprise, cela n’a pas été le cas, bien au contraire : elle m’a fougueusement enlacé et rendu ardemment mon baiser, un délicieux baiser parfumé à la menthe. J’en suis resté stupéfait et même presque embarrassé. Cela ne pouvait finir ainsi, alors je lui ai proposé d’aller à mon hôtel, à deux pas d’ici… Comment faire autrement ?

    - Ton histoire m’intéresse mais je me demande comment elle va se terminer. J’ai du mal à comprendre les motivations de ta belle inconnue. Que pouvait-elle chercher ? Tu n’as pas un physique d’Apollon, même si tu as un certain charme ; elle ne te connaissait pas, alors pourquoi se jeter dans les bras d’un étranger. Tout cela me parait très énigmatique.

    - Oui, je l’admets, d’autant plus qu’elle ne me demandait toujours rien en compensation. À l’hôtel tu t’imagines bien ce que nous avons fait… Je t’épargne les détails.

    - Je comprends, mais en résumé ? questionnai-je

    - En résumé, ce fut exceptionnel ! Et crois moi, elle connaissait bien la musique ! Comment te dire ? Après les préliminaires d’usage, démarrage moderato, nous passons à l’allégretto : une admirable partition, des accords parfaits, des trilles, des arpèges… Pas besoin d’un diapason pour marquer le tempo, notre entente était totale. Tu sais que j’adore jouer de mon instrument préféré, la flûte, mais elle, alors, savait admirablement jouer du sien, la guitare. Quel duo ! Après le recto de la partition, nous avons attaqué le verso sur un rythme allegro puis nous sommes passés à un prestissimo endiablé… Et là, ce fut quasiment divin. Trop même. L’émotion fut si forte que je ne pus me contenir plus longtemps. Je succombai de plaisir et m’écroulai, épuisé.

    - Quelle belle métaphore musicale ! m’exclamai-je. Et cet intermède a-t-il plu à ta partenaire ?

    - Bien sûr, tu me connais, quand je me donne, c’est totalement. D’ailleurs elle souriait, satisfaite. Elle était en pleine forme et elle m’a même proposé un bis. Piano piano, ai-je répondu. J’ai besoin de récupérer, je ne suis pas Superman !

    Je pensai à Ségolène. C’est vrai, je l’avais trompée, il faut bien le reconnaître, mais ce n’était pas de ma faute : c’était les circonstances, la fatalité… Je m’étais laissé entraîner encore une fois, mais même si j’en éprouvais quelques regrets, ils ne pesaient pas bien lourd face à ce merveilleux moment que je venais de connaître.

    - Et comment cette aventure s’est terminée ? m’étonnai-je. J’étais curieux de connaître la fin de son récit et je me demandais s’il n’affabulait pas.

    - Au bout d’un moment elle m’a dit qu’il fallait qu’elle rentre chez elle.

    - Tu l’as donc ramenée ?

    - Oui, bien sûr, et je lui ai proposé que l’on se revoit le lendemain dans le jardin du Thabor. Au mois de juin ce jardin est magnifique, et il s’y trouve de nombreux bosquets et des amas de verdure harmonieusement fleuris où l’on peut se protéger des regards indiscrets. J’avais envie de rejouer notre petit morceau de musique dans ce cadre bucolique plus propice aux épanchements qu’une simple chambre d’hôtel. On s’est donc donné rendez-vous pour le lendemain devant l’entrée du jardin. Hélas, le lendemain, je l’ai attendue pendant deux heures au moins, mais elle n’est pas venue. Depuis son image me hante et je ne peux m’empêcher de penser à elle. Je la vois encore au moment où l’on s’est quittés près de la mairie de Chantepie. Elle m’a remercié, m’a gentiment embrassé, puis elle est sortie de la voiture en me disant « à demain », et je l’ai vu disparaître, fantôme blanc qui s’est peu à peu dissipé dans la nuit. J’étais tellement sûr de la revoir que je ne lui ai même pas demandé son numéro de portable.

    - Tu n’as qu’à retourner à Cesson-Sévigné. Tu la rencontreras peut-être au hasard d’une rue.

    - J’aimerais bien, mais que dirait Ségolène ?

    - Ou lancer un message sur les réseaux sociaux comme une bouteille à la mer, genre : « J’espère un jour revoir la très belle inconnue, si follement aimée par un beau soir d’été, entre Chantepie et Cesson-Sévigné, qui de mon rendez-vous ne s’est pas souvenue… et etc. », en donnant tes coordonnées. Si elle le voit et si elle en a envie elle pourra te rappeler, qui sait ? Mais ce qui m’étonne de toi, c’est que tu n’aies rien gardé d’elle. Autrefois, tu conservais toujours un objet provenant de tes anciennes amours, pour t’en souvenir, comme font les fétichistes.

    - Ah oui ! mais j’ai oublié de te le dire : j’ai gardé le chapeau. Elle l’avait laissé sur un siège arrière de la voiture. Je m’en suis aperçu au moment où elle s’éloignait, mais je ne l’ai pas rappelée pour le lui rendre. J’en ai honte, je l’avoue.

    - Chez toi, tu as dû le mettre en vitrine, comme un trophée !

    - Tu parles ! Avec Ségolène ce n’était pas possible. Curieuse comme elle est, elle m’aurait posé mille questions et il aurait fallu que je trouve une justification. J’ai préféré le lui offrir en lui disant que c’était un cadeau, que je l’avais vu dans la vitrine d’un magasin chic de Rennes, qu’il m’avait plu et que je pensais qu’il lui irait très bien.

    - Et elle n’a pas été étonnée d’un pareil cadeau ?

    - Non, au contraire, cette attention lui a fait sacrément plaisir et elle m’a remercié en m’embrassant fougueusement

    - Tu n’as vraiment aucun scrupule !

    - Pas trop, c’est sûr, mais la vie est brève : il faut savoir l’accommoder pour la rendre agréable. Et puis…, je ne t’avais jamais dit que Ségolène est un peu prude ?

    - Non, mais si tu le dis, je veux bien te croire.

    - Elle est d’un tempérament assez calme. Au cours de nos ébats, c’est tout juste si elle consent à enlever sa chemise de nuit ; les tenues affriolantes, la lingerie fine et autres bagatelles, ce n’est pas sa tasse de thé. Quant à se mettre en action, elle ne démarre pas souvent au quart de tour ! Aussi, l’autre jour j’ai eu une idée que tu vas trouver certainement saugrenue. Avant d’entrer en scène je lui ai dit : « mets le chapeau, il te va si bien. » Elle l’a mis. Et bien crois moi, je n’en suis pas encore revenu : en deux temps, trois mouvements Ségolène s’était libérée. Ce n’était plus elle, c’était une walkyrie déchaînée sur sa monture qui me menait un train d’enfer dans sa chevauchée fantastique. Je suis sorti éreinté de cette galopade. Et la meilleure, à la fin, tu devines ce qu’elle m’a demandé ?

    - Non, je ne vois pas ce qu’elle aurait pu réclamer après un tel numéro.

    - Un bis ! Elle ne m’en avait jamais demandé auparavant. C’était vraiment la grande première et tout cela grâce à qui ?…  Au chapeau ! Je pense qu’il doit avoir un pouvoir magique ; aussi je vais le conserver pieusement.

    - Il me vient une idée. Tu te souviens que je vis depuis plusieurs années avec Bernadette ? Tu dois te rappeler d’elle ; tu as eu l’occasion de la rencontrer deux ou trois fois. Elle est très prévenante, très agréable à vivre, très cultivée, super active dans son travail, mais, et c’est bien dommage, un peu paresseuse en ce qui concerne la bagatelle. Tu devrais me prêter le chapeau : on verrait ainsi s’il a vraiment un pouvoir magique !

     


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