• par Aimé Lamouroux

    2014

     

    Les Saintes-Maries-de-la-Mer.

    Troisième semaine d’août. Une belle journée ensoleillée avec légère brise marine.

    En ce début d’après-midi, assis sur un banc de pierre face à l’église fortifiée, je contemple le va-et-vient incessant des vacanciers qui font les boutiques avant d’aller sur la plage se livrer au rituel des expositions solaires. Les journées caniculaires sont terminées, quelques orages ayant vers le 15 août rafraîchi l’atmosphère. La lumière aveuglante de juillet a cédé la place à une lumière plus contrastée, faisant davantage ressortir les façades colorées des maisons, les stores bariolés des cafés et des magasins de souvenirs, et donnant plus de relief aux silhouettes des passants. A cette heure les terrasses des restaurants commencent à se vider tandis que les ruelles étroites se remplissent d’une foule bigarrée de plus en plus compacte. Quelques agglomérats stagnent devant les étalages, ralentissant le flux des promeneurs et des curieux. Les uns hésitent entre le chapeau de gardian et la chemise provençale ; d’autres discutent bruyamment avant de porter leur choix sur un souvenir de la région : le taureau en matière plastique, la croix camarguaise, ou la paire de banderilles qui leur rappellera la sanglante corrida à laquelle ils ont assisté la veille pour la première et souvent la dernière fois. Tous prennent inlassablement des photos, généralement avec des téléphones portables qui ont peu à peu remplacé les encombrants réflex d’autrefois ; des photos de tout et de n’importe quoi, le plus souvent d’ailleurs d’eux-mêmes, sous la forme de selfies qu’ils s’empresseront d’envoyer, via Facebook, à leurs nombreux amis.

    Sur mon banc, bercé par le brouhaha de la foule, je somnole paisiblement, ce qui est naturel à cette heure après une gardianne de taureau accompagnée d’un agréable rosé de Provence. Je n’ai pas eu le courage de pénétrer dans l’église pour aller honorer les saintes, Marie Jacobé et Marie Salomé, ainsi que leur servante Sara, la patronne des gitans. Il faut dire qu’en cette période l’atmosphère y est difficilement respirable à cause des nombreux visiteurs qui se succèdent inlassablement et des dizaines de cierges qui se consument en permanence. Ceux qui les ont déposés espèrent que les saintes exauceront leurs prières, leurs vœux, ou de simples demandes : « Saintes Maries, faites que la récolte du riz soit bonne cette année ; Saintes Maries, faites que je puisse enlever quelques cocardes à la course libre de dimanche prochain sans me faire encorner; Saintes Maries, faites que mon amoureux me soit toujours fidèle… » Ils quittent ensuite l’église apaisés et heureux. L’espoir fait vivre !

    Ma femme et le jeune couple qui nous accompagne, une petite cousine et son mari, n’ont pas hésité par contre à pénétrer dans l’église sombre et enfumée. A la sortie du restaurant, ils m’ont dit, en prenant des mines entendues : « On va faire un tour à l’église. » J’ai feint l’étonnement, mais je me doute de ce dont il s’agit : la jeune femme et son mari désirent ardemment un enfant, et l’heureux évènement commence à tarder. Ils sont donc allés prier les saintes et leur demander d’intercéder en leur faveur pour activer les choses. Ils vivent en région parisienne, sont en vacances dans le midi, et nous sommes heureux de les accueillir pendant quelques jours. Lui est ingénieur informatique, elle, professeur de mathématiques. Malgré leur formation scientifique et leur esprit cartésien, en désespoir de cause, ils se sont mis depuis bientôt une année à solliciter toutes les forces naturelles et surnaturelles réputées capables d’améliorer la fécondité : boisson de l’eau de sources dites miraculeuses, contacts intimes avec des rochers ou des arbres magiques, invocation de saints spécialisés dans la fécondité, consultations de guérisseurs réputés infaillibles… Ils espèrent ainsi éviter de faire appel à la fécondation in vitro dont la lourdeur les rebute. Mais jusque là toutes ces tentatives sont restées vaines ; même Saint Greluchon, saint très célèbre dans le sud du Berry en matière de fécondité, s’est révélé inefficace. Aussi, ma femme leur a certainement conseillé d’aller prier les Saintes Maries en espérant qu’elles voudront bien prendre en considération leur demande. Connaissant mon scepticisme à l’égard de ces pratiques, ils ont préféré ne pas me mettre dans la confidence, craignant sans doute que par quelques plaisanteries je libère des ondes négatives capables de faire capoter leur entreprise.

    Soudain une voix éraillée me tire de mes réflexions : « vie… vie… vie… » Je lève la tête et découvre une vieille femme présentant un visage recuit et parcheminé, une sorte de momie ambulante. C’est la mort en personne qui vient me chercher, pensé-je un instant. Elle a vraiment mal choisi son heure ! Par une si belle journée, alors que tout allait si bien ! Heureusement, il ne s’agit que d’une gitane et cela me rassure partiellement. Elle poursuit : « vie… vie... » Mais que veut-elle donc cette vieille peau ? Je ne vais tout de même pas lui donner ma vie pour lui faire plaisir ! A la rigueur, la bourse ? Pourtant elle insiste : « vie… ligne vie… pas cher… », en me montrant la paume de sa main. Je comprends enfin. Elle veut lire mon avenir dans les lignes de ma main, moyennant rémunération, évidemment. J’avais oublié que c’est une spécialité des gitanes. Elle sourit, voyant que j’ai enfin compris, découvrant des mâchoires largement édentées, dont les quelques dents qui restent, couronnées d’or, renvoient de vifs éclats sous le feu du soleil. Elle pense certainement avoir trouvé le bon pigeon. « Ligne vie … amour… richesse… », articule-t-elle péniblement. Tu parles ! Amour, j’ai déjà ma femme et ça me suffit bien. Richesse, j’ai assez pour vivre et que ferais-je d’une fortune ? Je n’ai aucune envie d’avoir le destin du roi Midas. Avenir, je ne veux surtout pas le connaître. Elle serait bien capable en lisant les lignes de ma main de m’annoncer quelques mauvaises nouvelles et de me casser le moral pour la journée. Pire, elle pourrait prendre un air inquiet et compatissant pour finalement me dire que, étant donné ce qu’elle voit, elle préfère ne rien dire. Sans compter que, moyennant finances, elle me proposerait certainement un remède magique pour arranger le cours de mon destin, remède qu’il me serait difficile de refuser. Il faut que je me débarrasse de cette sorcière avant qu’elle ne m’embobine complètement, aussi je la rabroue rudement : « Dégage vieille taupe ! Je ne veux pas savoir ! Je m’en fous de mon avenir ! Va chercher d’autres pigeons à plumer. » Voyant ma mauvaise humeur, elle n’insiste pas. Elle s’éloigne en marmonnant des paroles inintelligibles, zigzaguant dans la foule à la recherche d’une autre victime. Mais je sens, que de loin elle me surveille du coin de l’œil, et que je reste un gibier potentiel.

    Pour être plus tranquille et éviter une nouvelle attaque, je vais m’installer à quelques dizaines de mètres à la terrasse d’un café. Normalement, les terrasses sont interdites aux gitanes et autres vendeurs à la sauvette, les cafetiers désirant préserver la tranquillité de leur clientèle. De là, je la vois aller et venir parmi les visiteurs de l’église, disparaissant parfois, puis réapparaissant, accostant les passants sans relâche, leur proposant ses services, mais sans succès. En la voyant ainsi s’activer pour gagner un peu d’argent j’en viendrais presque à regretter de l’avoir renvoyée rudement. Après tout, c’est son gagne-pain et sa vie ne doit pas être rose tous les jours. Toutefois, je me suis toujours méfié de ceux qui disent posséder le don de voyance et s’affublent de titres ronflants comme « Monsieur Doumala, grand médium voyant ; professeur Rabamine, spécialiste des travaux occultes ; Amélia, médium de naissance et clairvoyante qui lit dans le cœur de l’âme sœur… » Je les évite donc soigneusement. Même si l’on considère leurs prédictions comme des élucubrations dont on doit s’amuser, on ne peut s’empêcher de les garder en mémoire. Une seule fois dans ma vie j’ai fait cette expérience : c’était dans une foire, avec quelques copains, auprès d’une « diseuse de bonne aventure », comme on les appelait alors. Nous étions jeunes, et l’idée de connaître ce que serait notre vie nous amusait. Je n’ai jamais oublié son nom qui figurait en grosses lettres sur son baraquement : Madame IRMA, voyante. Après m’avoir examiné la main, elle avait annoncé d’une voix caverneuse : «Vous aurez beaucoup de chance dans votre vie, vous vous marierez, vous travaillerez, vous aurez des enfants. » Rien d’exceptionnel en somme. Et comme je lui demandais si je deviendrais vieux, elle m’avait répondu avec un air préoccupé : « Au moins jusqu’à environ soixante ans, après je ne vois plus très bien. » J’étais rassuré. Quand on a douze – treize ans, soixante ans d’existence, c’est l’éternité. On a toute la vie devant soi. Le problème, c’est que maintenant, je suis arrivé à la soixantaine. Malgré les années, je n’ai pas oublié cette prédiction et je pense parfois que si elle n’avait rien vu, c’est qu’il n’y a peut-être plus rien à voir.

    Mais le temps passe et il faut que je retrouve ma famille. Je quitte la terrasse du café et retourne vers l’église. Personne… Je descends dans la nef, surpris par l’obscurité, et instinctivement me dirige vers le chœur illuminé. Dans une chapelle latérale, les saintes, Marie Jacobé et Marie Salomé, debout dans leur barque, impassibles au dessus des flammes tremblotantes des cierges, me regardent avec commisération et même une lueur de réprobation dans les yeux. Me reprocheraient-elles mon incrédulité ?

    Ils ne sont pas dans l’église. Ils doivent faire les boutiques dans la rue principale. La rue n’est pas très grande, je devrais facilement les retrouver. Je sors donc de l’église, désorienté par l’aveuglante lumière, et cherche la direction de la rue des commerces. Soudain j’entends derrière moi : « monsieur, monsieur… porte-bonheur, acheter porte-bonheur. » Je reconnais aussitôt la voix. Décidément, elle ne me lâchera pas, la vieille glu : elle a retrouvé ma trace et reprend l’offensive. « Ma petite-fille vend belle médaille… médaille porte-bonheur, pas cher, pas cher. » Je me retourne. Je suis face cette fois, non pas à une, mais à deux gitanes et, ô surprise, autant la vieille est moche à faire peur, autant la jeune est ravissante : une brunette aux yeux de braise, moulée dans une robe rouge à volants noirs, belle à faire se damner un saint. Esméralda en personne ! Subjugué, je me demande même un instant si le diable ne se cache pas dans cette divine apparition. Elle me toise effrontément et tend un joli panier en osier. Posées sur un velours noir, de petites médailles dorées à l’effigie des saintes jettent mille feux pour mieux me soumettre à la tentation. Elle accompagne son geste d’un charmant sourire qui laisse entrevoir des dents blanches, immaculées, et se termine par une petite moue boudeuse et engageante.

    - Alors, comment les trouvez-vous mes médailles ? dit-elle d’une voix suave. Elles portent bonheur… et si vous faites un vœu, il sera exaucé, vous pouvez en être sûr. Vous m’en prenez une ? Vingt euros seulement !

    Revenu sur terre, je contemple ces médailles de pacotille, probablement fabriquées en Chine, qui ne doivent pas avoir de grands pouvoirs si ce n’est dans l’imagination. Mais elle me fixe toujours avec son sourire enjôleur et insiste :

    - Vous m’en prenez une ? Elles éloignent le mauvais sort…

    J’hésite. Si je m’écoutais, je prendrais tout le panier et la vendeuse avec. Mais seules les médailles sont à vendre.

    - Alors, vingt euros seulement ?

    Je faiblis.

    - Vingt euros seulement…, tout juste le prix d’un repas au restaurant et du bonheur garanti.

    Je sens que je vais craquer, mais je résiste encore. Après quelques secondes d’incertitude, non par superstition mais par amour de l’humanité, voilà une bonne excuse à ma faiblesse…, je craque.

    - Allez, donnez m’en une. Voici vos vingt euros.

    Elle triomphe.

    - Vous verrez, vous ne le regretterez pas ! Elles ont beaucoup de pouvoir mes médailles. Elles sentent ce que l’on désire même si on ne leur demande rien, insiste-t-elle avec un brin de moquerie dans la voix.

    La garce, elle a un sacré culot. Maintenant qu’elle a fait affaire, elle se fiche ouvertement de moi. Je regarde la vieille. Elle m’adresse un sourire narquois qui semble dire : tu vois, tu faisais le malin mais tu t’es quand même bien fait avoir. On en a maté d’autres, et de bien plus coriaces. Puis toutes deux s’éloignent en palabrant joyeusement.

    En les regardant disparaître dans la foule, l’une dans la fleur de l’âge, l’autre usée par le poids des années et qui devait ressembler à sa petite-fille autrefois, je ne puis m’empêcher de penser que la nature est vraiment inconséquente, qui produit de si belles créatures pour les laisser ensuite se dégrader inéluctablement.

    J’examine la médaille. Suivant son orientation par rapport au soleil, elle s’illumine comme irradiée par une sorte d’énergie céleste. Après tout, pourquoi n’aurait-elle pas de pouvoir magique ? Et si elle n’en avait pas, j’aurais toujours la satisfaction d’avoir fait plaisir aux deux bohémiennes. Je la glisse dans ma poche et décide quand même de ne pas parler de mon achat : qu’un incrédule se soit laissé aller à acheter un porte-bonheur, cela pourrait prêter à moqueries. Ma femme et nos cousins ne s’en priveraient pas.

    D’ailleurs, je les vois qui arrivent encombrés de quelques paquets et présentant la mine réjouie des gens satisfaits de leurs trouvailles. J’attaque, moqueur :

    - Je suis sûr que vous êtes allés faire vos dévotions à l’église.

    - Bien sûr, reprend ma femme, mais ce n’est pas tout.

    Je commence à m’inquiéter :

    - Comment cela, ce n’est pas tout ?

    Ils me montrent leurs emplettes : notre cousine a acheté une robe d’arlésienne, son mari, un pantalon de gardian, et ma femme, une énorme cigale en céramique pour décorer la maison. Elle a sans doute voulu me faire plaisir en pensant, qu’après notre retour dans la région parisienne, lorsque le ciel sera gris et pluvieux, elle me rappellera le soleil du midi.

    - Et puis, il y a aussi cette médaille. C’est un porte-bonheur.

    Dans le creux de la main notre cousine me présente une petite médaille dorée avec le profil des deux saintes. Je la reconnais immédiatement et m’exclame :

    - Ce n’est pas possible ! Vous vous êtes bien fait avoir !

    - C’est deux gitanes qui nous l’ont proposée en affirmant qu’elle va nous porter bonheur. Pour vingt euros, je n’ai pas pu refuser et j’ai fait le vœu d’avoir un enfant.

    - Comment peut-on croire à de telles balivernes à notre époque ? m’exclamé-je. Mais, voyant sa mine déconfite, pour ne pas gâcher son plaisir, j’ajoute aussitôt :

    - Après tout, tu as eu raison de la prendre. Si cela ne fait pas de bien, cela ne peut pas faire de mal. Et puis, sait-on jamais ?

    L’après-midi se termine agréablement par une promenade en bateau. Après avoir longé la côte sablonneuse, l’embarcation pénètre dans l’embouchure du Petit Rhône et remonte le fleuve. Pendant quelques kilomètres nous avons tout loisir d’admirer la terre sauvage de Camargue, née de la rencontre des eaux douces de la terre avec l’eau salée de la mer. De temps en temps, parmi les touffes de saladelles et de salicornes, apparaissent des taureaux et des chevaux, isolés ou en petits groupes, tandis que des vols de flamants roses viennent compléter ce décor des milliers de fois reproduit sur les cartes postales. Par moment, le pilote coupe le moteur et le bateau glisse alors silencieusement sur l’eau en ralentissant. C’est l’occasion d’admirer tantôt un héron cendré, tantôt un ragondin, plus rarement une aigrette, qui cherchent leur nourriture entre les tamaris et parmi les roseaux. Quelle paix après l’agitation tumultueuse de la ville !

    Je repense aux gitanes. Elles doivent poursuivre leur activité d’arnaque auprès des touristes qui ne demandent qu’à se laisser tenter. Cela fait partie du folklore. Le scénario, bien huilé, va se poursuivre jusqu’aux derniers beaux jours, puis, après la période estivale, les rues se videront, la plupart des commerces fermeront, et la ville retrouvera sa sérénité.

     

    Quelques semaines passent. Voici l’automne. Les belles journées d’été ne sont déjà plus qu’un souvenir. Nous téléphonons de temps en temps à notre cousine pour prendre des nouvelles : L’heureux évènement tant attendu n’est toujours pas là. C’est à désespérer…

    Parfois je lui rappelle que toutes les solutions n’ont pas été envisagées et qu’il reste encore la possibilité de faire appel à la médecine. En effet, les FIV sont actuellement de plus en plus utilisées avec succès pour remédier aux problèmes de stérilité : une proposition qui la laisse de marbre et qu’elle ne veut toujours pas envisager.

    Finalement, il ne sera pas nécessaire d’en passer par là ; comme quoi il ne faut jamais désespérer… C’est courant novembre que nous parvient par téléphone la bonne nouvelle. Notre cousine, émue et joyeuse, nous l’annonce : elle est enceinte ; les tests de laboratoire l’ont nettement confirmé. Je lui rappelle en plaisantant que c’est certainement grâce aux Saintes Maries, et nous en rigolons, heureux de repenser à cette bonne journée de détente au bord de la mer. Elle doit passer une échographie dans une quinzaine de jours qui permettra de vérifier si tout est en ordre et de mieux fixer le début de la grossesse. J’admire cette technique : pouvoir déjà distinguer un petit corps, sa tête, ses membres, les battements du cœur, parfois des premiers mouvements, tout un début de vie en gestation, pour moi, c’est magique.

    Le jour de l’examen nous attendons impatiemment le résultat. Notre cousine nous appelle en fin d’après-midi. Tout de suite elle nous tranquillise : il n’y a pas de souci à se faire, tout est normal. Toutefois, au son de sa voix, nous la sentons préoccupée. Tout va très bien, mais… mais il y a une surprise. La surprise, c’est qu’elle attend non pas un, mais deux enfants. Des jumeaux ! Nous en restons bouche bée d’étonnement.

    Subitement, je me souviens de la médaille qu’elle avait achetée aux gitanes, puis de la mienne, que j’avais complètement oubliée au fond de la poche de ma veste. Tout s’éclaire : un plus un égale deux. C’est l’évidence ! La logique est respectée.

     

    Et la lumière fut : moi, l’incrédule, qui ne croyait qu’à ce qu’il voyait, mais qui ne voyait peut-être que l’apparence des choses, j’étais ébranlé. N’était-il pas possible que, là où l’on ne pouvait voir qu’une simple coïncidence, il y eût un signe qui me soit adressé, un signe destiné au sceptique que j’étais, qui, pensant détenir la vérité, n’avait pas pris conscience de son aveuglement ? C’est avec cette interrogation que je repensais aux Saintes Maries : n’avaient-elles pas voulu m’envoyer un message pour me faire comprendre que tout n’est pas aussi simple qu’on peut parfois le croire et me faire douter de mes certitudes ?

     


    votre commentaire
  • par Aimé Lamouroux

    2016

    Je suis un vieux chat, un chat paresseux et indolent. J’ai tout pour être heureux : un logis confortable et bien chauffé, un couffin douillet placé sur fauteuil moelleux d’où je peux observer les allées et venues des uns et des autres, une nourriture abondante et bien choisie, des maîtres à mes petits soins, qui sont pour moi des serviteurs dévoués et zélés, attentifs à mes moindres caprices…, et pourtant j’ai le blues. Je m’ennuie. Je m’ennuie car je ne sais pas quoi faire. Les journées passent les unes après les autres, interminables. Alors je dors ; souvent complètement, parfois que d’un œil, et quelquefois je rêve, heureusement.

    Je suis arrivé dans cette maison à l’âge de trois mois. Je venais d’un élevage de la région parisienne. On m’avait offert comme cadeau d’anniversaire à un jeune garçon qui venait d’avoir dix ans et à sa grande sœur d’environ douze ans, les enfants de mes maîtres. Je m’étais très vite adapté à ce nouvel environnement, si bien qu’après quelques semaines je me sentais complètement chez moi et j’étais très heureux.

    La vie était belle en ces temps là. J’étais jeune, gai, insouciant, vif comme la poudre. Je courais, sautais, grimpais aux arbres, et ignorais la fatigue. Les enfants jouaient souvent avec moi. La jeune fille me prenait dans ses bras, me caressait, et parfois me faisait des plaisanteries, comme celle de me mettre les chaussons de ses poupées pour me transformer en chat botté. Cela m’énervait un peu, mais en même temps cela m’amusait. Avec le jeune garçon c’était différent : il me faisait courir après des boulettes de papier qu’il lançait sur le pavé du séjour ou la terrasse de la maison, derrière lesquelles je me lançais à toute vitesse. Il se plaisait aussi à me faire sauter après un papillon en papier fixé à l’extrémité d’une fine baguette de bois qu’il agitait devant moi afin que je l’attrape. J’aimais bien, mais ce que je préférais c’était le bouchon attaché à une ficelle qu’il tirait à petits coups pour me faire croire que c’était une souris. Me laissant prendre au jeu, je bondissais alors et le saisissais entre mes pattes, toutes griffes sorties, comme s’il s’agissait d’une vraie proie. C’était toujours les mêmes jeux mais je ne m’en lassais pas.

    Lorsque j’étais seul, j’allais dans le jardin et j’essayais d’attraper tout ce qui passait à ma portée : papillons, bourdons, mouches…, mais c’était difficile, surtout les mouches qui étaient insaisissables. Par contre je capturais très facilement les petits animaux qui vivaient sur le sol, en particulier les petits lézards et les jeunes souriceaux sans méfiance dont je me régalais. Quant aux oiseaux, ils se méfiaient et se tenaient toujours hors d’atteinte.

    Deux années de pur bonheur.

    À l’âge de deux ans j’étais devenu un jeune chat vigoureux. J’allais, je venais dans tous les coins du jardin. C’était mon territoire. Il commençait à être un peu juste pour moi, si bien que de temps en temps j’entreprenais des sorties dans le voisinage. À chaque virée je m’enhardissais et j’allais de plus en plus loin, prenant tous les risques quand je traversais les rues sans crainte des bolides qui n’auraient pas ralenti pour me laisser passer. Il faut dire que, quelques maisons après la nôtre, j’avais rencontré une jeune chatte adorable qui me faisait les yeux doux et à qui je faisais le joli cœur. Elle m’attirait irrésistiblement, aussi je passais tout mon temps auprès d’elle. Je ne rentrais chez moi que pour prendre mes repas, très rapidement, et repartais aussitôt la retrouver au grand désespoir de mes maîtres inquiets. Nous avons vécu ensemble des moments très forts, surtout pendant ces nuits de pleine lune qui exaltent le plaisir des sens et rendent l’âme romantique. J’ai ainsi découvert les merveilleuses sensations qui secouent le corps et laissent épuisé mais heureux.

    Mais je n’étais pas le seul chat du quartier. D’autres que moi avaient découvert ma douce amoureuse. Hélas, elle se révéla vite infidèle et bientôt pour la retrouver il me fallut en découdre. Quand je me trouvais face à face avec l’un de ses prétendants l’affrontement était inévitable. On commençait par se toiser pour montrer notre détermination, ensuite on s’insultait avec des miaulements rageurs, et enfin on se jetait l’un sur l’autre. Les combats étaient acharnés, les empoignades très rudes. Pour montrer qu’on était le plus fort, il fallait saisir l’adversaire à pleines dents par la peau du cou et le maintenir à terre jusqu’à ce que, enfin soumis, il se retire et cède la place. Je sortais de ces combats souvent vainqueur, parfois vaincu, mais j’étais toujours prêt à recommencer. C’était ainsi, je n’y pouvais rien, quelque chose en moi m’ordonnait de le faire. Je devais être le plus fort si je voulais obtenir les faveurs de ma belle conquête.

    Toutefois, mes maîtres, voyant dans quel état déplorable je revenais, se sont inquiétés. Un jour une blessure au niveau de mon cou s’est infectée ; du pus s’écoulait de l’abcès qui s’était formé et je n’étais pas beau à voir. Ils m’ont donc amené chez le vétérinaire. Celui-ci m’a soigné, mais je ne me suis rendu compte de rien car j’ai perdu conscience sous l’effet d’une mystérieuse piqûre qui m’a endormi rapidement. Quand je me suis réveillé j’avais un énorme pansement au cou et une collerette en plastique qui me gênait beaucoup. Je devais être ridicule. Il n’était plus question pour moi de parader devant ma compagne volage. D’autres allaient occuper la place.

    Mes maîtres sont venus me chercher en fin d’après-midi. Le vétérinaire avait l’air satisfait de son travail. Il leur à même proposé ses services pour une petite intervention complémentaire, je ne sais pas quoi au juste. J’ai seulement retenu une courte phrase : « il faut le castrer, ça le calmera ». Je n’ai pas compris car je n’avais pas l’impression d’être particulièrement agité.

    J’ai donc subi cette deuxième intervention une quinzaine de jours après et, c’est vrai, elle a changé ma vie ; elle l’a même bouleversée. Je me suis senti devenir plus tranquille, plus apaisé, presque apathique, complètement débarrassé de cette sensation permanente du devoir à accomplir. Finies les courses folles dans le voisinage, finis les battements de cœur qui me faisaient tant vibrer, finies les attentes interminables auprès de l’ingrate qui m’avait déjà oublié… J’ai encore tenté quelques sorties par habitude, mais le cœur n’y était plus. Je ne mettais plus assez d’ardeur au combat et je n’avais plus le dessus. Aussi je n’ai bientôt plus quitté l’environnement proche de la maison et mon territoire s’est réduit comme peau de chagrin.

    Le bon temps était terminé.

    Quelques années ont passé. Je me suis habitué à cette vie douce et ennuyeuse. Les enfants sont partis faire des études à Paris et la maison a perdu son animation. Ils ne reviennent que de temps en temps mais ne s’intéressent plus à moi ; ils ont d’autres choses à penser.

    Quand il fait beau je m’installe sur le rebord de la fenêtre et je contemple les alentours de la maison d’un œil indifférent. Quelques oiseaux, rassurés par mon immobilité, viennent sautiller à proximité de ma gamelle, mais je n’ai pas le courage de bondir pour les saisir. Parfois un jeune chat s’aventure dans mon domaine, inspecte les restes de mon repas et les mange sans vergogne. Je devrais le rosser cet impudent blanc-bec, histoire de lui apprendre à vivre, mais je le laisse faire. Quand vient le soir, je ne pars plus à l’aventure. Je rentre et je m’installe sur le fauteuil qui m’est réservé dans le salon. Je m’endors et je rêve. Je rêve que je suis jeune et beau, que la vie m’appartient, que je suis le roi des chats du quartier, que de belles chattes langoureuses m’attendent et me désirent…

    C’est hélas au meilleur moment de mon rêve que ma maîtresse vient me caresser et me réveille. « Alors il dort mon gros matou… Viens, ta pâtée est prête, tu dois avoir faim », me dit-elle. Je me lève péniblement à cause de mon embonpoint et me dirige vers le repas qu’elle m’a préparé. Je mange pour lui faire plaisir et pour l’entendre dire une nouvelle fois : « Il avait faim mon gros chat, il s’est bien régalé. » Puis elle s’assoit sur son relax pour une soirée devant la télé et m’appelle : « Viens avec moi, tu es le plus beau et le plus gentil des chats. » Je m’installe sur ses genoux et elle me caresse tendrement. Je ronronne pour la remercier et parce que je suis bien. Et puis, quand elle me regarde, je vois dans ses yeux tout l’amour qu’elle a pour moi et je sens qu’elle me comprend ; cela m’apaise et me réconforte.

    C’est vrai, je m’ennuie ; mais c’est quand même bon d’être aimé et chouchouté.

     


    votre commentaire
  • par Aimé Lamouroux

    janvier 2016

     

    « Ça a commencé comme ça à Cesson-Sévigné…, une drôle d’aventure… » me dit-il.

    Je venais de rencontrer une ancienne connaissance, un ami d’enfance avec lequel j’étais toujours resté en relation. Nous étions assis à la terrasse d’un café et je savais que j’en avais pour un bon moment car c’était un bavard impénitent ; le genre d’individu qui, s’il trouve une oreille complaisante, aime bien s’épancher interminablement : type célibataire endurci, toujours content de lui, coureur infatigable de jupons naviguant de conquêtes en conquêtes, parfois un peu menteur par gloriole.

    Moqueur, je demandai :

    - Cesson- Sévigné ? Tu étais parti à l’étranger ?

    - Presque ! C’est en Bretagne, dans la périphérie de Rennes. J’étais en déplacement pour mon travail, convoqué à un stage de formation en informatique. Tu sais, à la poste on s’informatise, il faut bien suivre le mouvement ; et maintenant l’informatique c’est l’avenir !

    - Mais que t’est-il arrivé ? m’exclamai-je, curieux de connaître la suite.

    - On m’avait indiqué un petit restaurant, pas cher, où l’on mange d’excellents fruits de mer, dans la banlieue de Rennes, à Cesson-Sévigné. Ça tombait bien car j’étais descendu à l’hôtel Campanile de Chantepie, la commune voisine.

    - Jusque là rien d’extraordinaire !

    - Oui, mais attends ! Après le repas, qui a été très correct, je ne vais pas te raconter le menu, je vais à l’essentiel, j’ai pris un café à la terrasse. C’était les derniers jours de juin. Il faisait beau ce soir là, une douceur exceptionnelle, et le parfum des tilleuls embaumait la terrasse…

    - Je vois que ce stage t’a rendu l’âme romantique. Mais une belle journée fin juin, c’est assez fréquent !

    - Mais attends… je t’expose le cadre, la suite est étonnante : une jeune femme est arrivée, toute vêtue de blanc, corsage blanc et jupe blanche, avec un curieux petit chapeau de paille décoré d’une rose rouge, style canotier, qui laissait s’échapper de belles boucles brunes. Un vrai délice !

    - Mais à part le chapeau, ce qui est curieux en soirée, qu’avait-elle de particulier ?

    - Ses yeux, d’un bleu céleste ! Je jure que je ne mens pas ; j’étais déjà presque envoûté. Et la meilleure ! elle est venue s’asseoir à la table juste à coté de la mienne… J’en étais même gêné. Ce soir là, j’avais l’intention de rentrer à l’hôtel après le repas et de me coucher rapidement. Je me disais qu’il fallait être raisonnable, que le lendemain j’aurais du travail, qu’il faudrait que je sois en forme…Mais d’un autre coté, si elle s’était placée juste à coté de moi, c’est qu’elle avait une idée derrière la tête. Mon esprit s’embrouillait. Je pensais : si je ne lui dis rien et si je fais l’indifférent, elle va conclure que je suis un coincé, un crétin, et c’est le genre de chose qui me vexe. En un mot, j’étais fort embarrassé.

    - Je comprends ton dilemme, mais une jeune femme qui vient s’asseoir à coté de toi sans arrière-pensée, cela peut arriver !

    - Mais ce n’est pas tout. J’étais en train de réfléchir quand soudain elle me demande : « Pardon monsieur, vous pouvez m’indiquer l’heure s’il vous plait. » Alors là, mon sang n’a fait qu’un tour : me demander l’heure, à moi, sortir le moyen le plus éculé pour aborder quelqu’un, à moi qui n’aurais même pas oser utiliser cette manière depuis longtemps dépassée pour entreprendre des manœuvres d’approche… Je n’avais pas de montre, je sortis mon portable : « vingt deux heures trente cinq » répondis-je machinalement. En même temps un message s’affichait sur l’écran. C’était ma copine qui me demandait si la journée n’avait pas été trop pénible, si je n’étais pas trop fatigué, et me souhaitait une bonne nuit.

    - Cécile ?

    - Non, avec elle c’est terminé. On ne s’entendait plus, alors on s’est séparés. Maintenant je suis avec Ségolène. Elle est prévenante mais terrible, un vrai tyran ; elle a tellement peur de me perdre qu’elle ne me lâche pas d’une semelle ; c’est comme si j’avais un fil à la patte : plusieurs coups de téléphone par jour et chaque fois il faut que je lui dise que je pense à elle et que je l’aime. Souvent je ne réponds pas, mais alors elle m’envoie messages sur messages.

    - C’est du harcèlement, plaisantai-je.

    - Tu peux le dire ! Aussi je coupai mon téléphone pour être plus tranquille en pensant : les messages, on verra plus tard, j’ai des problèmes plus urgents à régler.

    - Et ta belle inconnue ?

    Elle me regardait en souriant, un peu moqueuse… et poursuivit : « vous venez souvent ici ? Moi, j’aime bien cet endroit, on s’y sent bien, surtout en cette saison. » Alors là, c’en était trop ! L’attaque était frontale ! Elle me draguait ouvertement. Je pensai à Ségolène, mais je n’avais pas le droit de me défiler, question d’honneur. J’ai donc répondu à ses avances et je lui ai expliqué que je venais de la région parisienne pour un stage de formation, que je venais de découvrir la ville de Rennes, qu’elle était très belle, ses habitants charmants, enfin, tout ce qu’on appelle les banalités d’usage. Elle m’écoutait attentivement, mais restait évasive chaque fois que j’essayais de la questionner. Au bout d’un moment j’ai pensé : c’est une professionnelle, elle va bientôt te faire une proposition déplacée et te présenter ses tarifs. Ce n’est pas mon genre, je n’aime pas les relations tarifées… mais ce jour là, je ne sais pas pourquoi, peut-être le chapeau, j’étais prêt à me laisser tenter.

    - Finalement, elle te les a présentés ?

    - Et bien non ! Et cela m’a étonné. On a continué à parler de choses et d’autres ; elle ne semblait pas pressée. Au bout d’un moment, elle a fini par me dire qu’elle attendait un ami, qu’il n’était pas venu et qu’elle était un peu embêtée pour rentrer chez elle. Curieusement, cela m’a tranquillisé. Tout s’expliquait : elle cherchait un chauffeur pour la ramener à son domicile. Je lui demandai où elle habitait. « À Chantepie, près de la mairie », me dit-elle. Le hasard faisait bien les choses, mon hôtel n’était pas très loin. Je lui proposai de la raccompagner ; quand on peut rendre service… Je ne vois pas comment j’aurais pu faire autrement ; tu me comprends ?

    - Bien sûr, je sais que tu es toujours serviable, surtout quand ça t’arrange.

    - Il était déjà onze heures du soir. Nous nous sommes levés, je l’ai conduite à ma voiture et nous sommes partis en direction de Chantepie.

    Le trajet a duré une vingtaine de minutes à peine, pendant lequel nous avons très peu parlé. Je la sentais préoccupée ; de mon coté j’étais mal à l’aise en compagnie de cette jeune femme que je ne connaissais pas. Arrivé près de la mairie je me suis arrêté et lui ai fait remarquer que nous étions parvenus à destination. Elle n’était pas pressée de partir et semblait rêveuse. On s’est regardés quelques instants sans rien dire, et là, je ne sais pas ce qui m’a pris, je l’ai embrassée en me disant que j’allais me faire jeter et me prendre une bonne baffe. Mais, ô surprise, cela n’a pas été le cas, bien au contraire : elle m’a fougueusement enlacé et rendu ardemment mon baiser, un délicieux baiser parfumé à la menthe. J’en suis resté stupéfait et même presque embarrassé. Cela ne pouvait finir ainsi, alors je lui ai proposé d’aller à mon hôtel, à deux pas d’ici… Comment faire autrement ?

    - Ton histoire m’intéresse mais je me demande comment elle va se terminer. J’ai du mal à comprendre les motivations de ta belle inconnue. Que pouvait-elle chercher ? Tu n’as pas un physique d’Apollon, même si tu as un certain charme ; elle ne te connaissait pas, alors pourquoi se jeter dans les bras d’un étranger. Tout cela me parait très énigmatique.

    - Oui, je l’admets, d’autant plus qu’elle ne me demandait toujours rien en compensation. À l’hôtel tu t’imagines bien ce que nous avons fait… Je t’épargne les détails.

    - Je comprends, mais en résumé ? questionnai-je

    - En résumé, ce fut exceptionnel ! Et crois moi, elle connaissait bien la musique ! Comment te dire ? Après les préliminaires d’usage, démarrage moderato, nous passons à l’allégretto : une admirable partition, des accords parfaits, des trilles, des arpèges… Pas besoin d’un diapason pour marquer le tempo, notre entente était totale. Tu sais que j’adore jouer de mon instrument préféré, la flûte, mais elle, alors, savait admirablement jouer du sien, la guitare. Quel duo ! Après le recto de la partition, nous avons attaqué le verso sur un rythme allegro puis nous sommes passés à un prestissimo endiablé… Et là, ce fut quasiment divin. Trop même. L’émotion fut si forte que je ne pus me contenir plus longtemps. Je succombai de plaisir et m’écroulai, épuisé.

    - Quelle belle métaphore musicale ! m’exclamai-je. Et cet intermède a-t-il plu à ta partenaire ?

    - Bien sûr, tu me connais, quand je me donne, c’est totalement. D’ailleurs elle souriait, satisfaite. Elle était en pleine forme et elle m’a même proposé un bis. Piano piano, ai-je répondu. J’ai besoin de récupérer, je ne suis pas Superman !

    Je pensai à Ségolène. C’est vrai, je l’avais trompée, il faut bien le reconnaître, mais ce n’était pas de ma faute : c’était les circonstances, la fatalité… Je m’étais laissé entraîner encore une fois, mais même si j’en éprouvais quelques regrets, ils ne pesaient pas bien lourd face à ce merveilleux moment que je venais de connaître.

    - Et comment cette aventure s’est terminée ? m’étonnai-je. J’étais curieux de connaître la fin de son récit et je me demandais s’il n’affabulait pas.

    - Au bout d’un moment elle m’a dit qu’il fallait qu’elle rentre chez elle.

    - Tu l’as donc ramenée ?

    - Oui, bien sûr, et je lui ai proposé que l’on se revoit le lendemain dans le jardin du Thabor. Au mois de juin ce jardin est magnifique, et il s’y trouve de nombreux bosquets et des amas de verdure harmonieusement fleuris où l’on peut se protéger des regards indiscrets. J’avais envie de rejouer notre petit morceau de musique dans ce cadre bucolique plus propice aux épanchements qu’une simple chambre d’hôtel. On s’est donc donné rendez-vous pour le lendemain devant l’entrée du jardin. Hélas, le lendemain, je l’ai attendue pendant deux heures au moins, mais elle n’est pas venue. Depuis son image me hante et je ne peux m’empêcher de penser à elle. Je la vois encore au moment où l’on s’est quittés près de la mairie de Chantepie. Elle m’a remercié, m’a gentiment embrassé, puis elle est sortie de la voiture en me disant « à demain », et je l’ai vu disparaître, fantôme blanc qui s’est peu à peu dissipé dans la nuit. J’étais tellement sûr de la revoir que je ne lui ai même pas demandé son numéro de portable.

    - Tu n’as qu’à retourner à Cesson-Sévigné. Tu la rencontreras peut-être au hasard d’une rue.

    - J’aimerais bien, mais que dirait Ségolène ?

    - Ou lancer un message sur les réseaux sociaux comme une bouteille à la mer, genre : « J’espère un jour revoir la très belle inconnue, si follement aimée par un beau soir d’été, entre Chantepie et Cesson-Sévigné, qui de mon rendez-vous ne s’est pas souvenue… et etc. », en donnant tes coordonnées. Si elle le voit et si elle en a envie elle pourra te rappeler, qui sait ? Mais ce qui m’étonne de toi, c’est que tu n’aies rien gardé d’elle. Autrefois, tu conservais toujours un objet provenant de tes anciennes amours, pour t’en souvenir, comme font les fétichistes.

    - Ah oui ! mais j’ai oublié de te le dire : j’ai gardé le chapeau. Elle l’avait laissé sur un siège arrière de la voiture. Je m’en suis aperçu au moment où elle s’éloignait, mais je ne l’ai pas rappelée pour le lui rendre. J’en ai honte, je l’avoue.

    - Chez toi, tu as dû le mettre en vitrine, comme un trophée !

    - Tu parles ! Avec Ségolène ce n’était pas possible. Curieuse comme elle est, elle m’aurait posé mille questions et il aurait fallu que je trouve une justification. J’ai préféré le lui offrir en lui disant que c’était un cadeau, que je l’avais vu dans la vitrine d’un magasin chic de Rennes, qu’il m’avait plu et que je pensais qu’il lui irait très bien.

    - Et elle n’a pas été étonnée d’un pareil cadeau ?

    - Non, au contraire, cette attention lui a fait sacrément plaisir et elle m’a remercié en m’embrassant fougueusement

    - Tu n’as vraiment aucun scrupule !

    - Pas trop, c’est sûr, mais la vie est brève : il faut savoir l’accommoder pour la rendre agréable. Et puis…, je ne t’avais jamais dit que Ségolène est un peu prude ?

    - Non, mais si tu le dis, je veux bien te croire.

    - Elle est d’un tempérament assez calme. Au cours de nos ébats, c’est tout juste si elle consent à enlever sa chemise de nuit ; les tenues affriolantes, la lingerie fine et autres bagatelles, ce n’est pas sa tasse de thé. Quant à se mettre en action, elle ne démarre pas souvent au quart de tour ! Aussi, l’autre jour j’ai eu une idée que tu vas trouver certainement saugrenue. Avant d’entrer en scène je lui ai dit : « mets le chapeau, il te va si bien. » Elle l’a mis. Et bien crois moi, je n’en suis pas encore revenu : en deux temps, trois mouvements Ségolène s’était libérée. Ce n’était plus elle, c’était une walkyrie déchaînée sur sa monture qui me menait un train d’enfer dans sa chevauchée fantastique. Je suis sorti éreinté de cette galopade. Et la meilleure, à la fin, tu devines ce qu’elle m’a demandé ?

    - Non, je ne vois pas ce qu’elle aurait pu réclamer après un tel numéro.

    - Un bis ! Elle ne m’en avait jamais demandé auparavant. C’était vraiment la grande première et tout cela grâce à qui ?…  Au chapeau ! Je pense qu’il doit avoir un pouvoir magique ; aussi je vais le conserver pieusement.

    - Il me vient une idée. Tu te souviens que je vis depuis plusieurs années avec Bernadette ? Tu dois te rappeler d’elle ; tu as eu l’occasion de la rencontrer deux ou trois fois. Elle est très prévenante, très agréable à vivre, très cultivée, super active dans son travail, mais, et c’est bien dommage, un peu paresseuse en ce qui concerne la bagatelle. Tu devrais me prêter le chapeau : on verrait ainsi s’il a vraiment un pouvoir magique !

     


    votre commentaire
  • par Aimé Lamouroux

    18 décembre 2013

     

    Cet été, j’ai séjourné dans un village du Midi, Aramon, situé en bordure du Rhône, à quelques kilomètres au sud d’Avignon. Administrativement on est encore en Languedoc mais l’on y sent déjà un parfum de Provence, la traversée du fleuve, aujourd’hui facilitée par un nouveau pont, suffisant à changer de région en même temps que de rive. De nombreux vacanciers, lancés sur les autoroutes, ne passent pas très loin mais ne prennent guère le temps de s’arrêter tant ils sont pressés d’atteindre les plages méditerranéennes, but de leur transhumance. Seuls les embouteillages, fréquents en période estivale, les contraignent à ralentir, mais alors, fourbus après de longs trajets, accablés de chaleur, ils ne sont plus d’humeur à admirer la beauté des paysages et ne pensent plus qu’à une seule chose : se tremper dans l’eau qui les régénèrera.

    J’étais heureux de retrouver ce village où, quand j’étais enfant, je venais régulièrement passer d’agréables vacances chez mes grands parents. Quelques amis devaient me retrouver. J’étais chargé de leur proposer une promenade dans les collines environnantes avec un circuit sportif, mais pas trop, enrichissant et, si possible, pimenté de quelques curiosités locales. Ils adoraient faire de nouvelles découvertes. Pour occuper le temps libre que leur avait apporté la retraite ils voyageaient avec acharnement et voulaient, avant leur dernière heure venue, avoir tout vu, tout connu, du moins l’espéraient- ils. Les voyages étaient devenus pour eux une nourriture indispensable et dès que l’un s’achevait, sitôt les photos visionnées et classées, ils se replongeaient dans les catalogues touristiques avec l’espoir de dénicher de nouvelles destinations. Je craignais qu’une simple promenade en garrigue ne fasse guère fantasmer ce public exigeant. Aussi, en désespoir de cause, je me résolus à chercher du l’aide à l’office de tourisme qui venait d’ouvrir récemment sur la place du village.

    Après avoir traversé la place ombragée de platanes, presque déserte en cette fin de matinée, si ce n’est quelques personnes assises à la terrasse du café qui se remettaient des premières chaleurs de la journée, j’entrai dans l’office de tourisme. Une fraîcheur agréable régnait dans la pièce d’accueil. Sur la grande table centrale et sur un présentoir, différentes plaquettes rangées avec soin incitaient à découvrir le village et ses environs. Deux jeunes femmes étaient assises au fond de la pièce, l’une feuilletant distraitement une revue, l’autre contemplant l’écran d’un ordinateur qui ronronnait paisiblement. Elles me regardèrent avec curiosité, se demandant ce que je pouvais bien chercher à une heure pareille, juste avant la fermeture pour la pause de midi.

    « Vous désirez monsieur ? » me demanda celle qui devait être la responsable, avec dans le regard la nette intention de se débarrasser de moi le plus rapidement possible. Elle avait l’accent pointu des parisiennes. Je me demandais quels hasards de la vie l’avaient conduite ici : peut-être un coup de foudre pour un méridional rencontré à l’occasion de vacances ? L’attrait du soleil et les charmes de la région avaient probablement fait le reste. Mais ce n’était pas mon problème. J’expliquai rapidement le but de ma visite en insistant sur le fait que je désirais un parcours sortant de l’ordinaire. Elle me récita le contenu de la brochure :

    «Nous avons plusieurs circuits à vous proposer : celui des paluns où le Rhône s’étale en période de fortes crues, celui des collines d’où vous avez de belles vues sur le fleuve avec dans le lointain les villes d’Avignon au nord et de Tarascon au sud, et celui des capitelles, tout nouveau. Ces anciens abris, uniquement constitués de pierres sèches, viennent d’être dégagés des broussailles qui les avaient envahis au fil des années. Vous voyez, vous avez le choix ! »

    J’étais perplexe. Quelques capitelles suffiraient-elles à satisfaire la curiosité de mes amis que plus grand-chose ne devait étonner ?

    Voyant mon air embarrassé, sa collègue vint à la rescousse : «Il y a aussi le circuit de la Peire que rode ! Il est un peu plus long, mais cela vaut la peine. » Son accent faisait davantage couleur locale. Elle devait être originaire de la région et mieux connaître les environs du village. « C’est un site très curieux, inscrit à l’inventaire des monuments mégalithiques aux archives de Nîmes. Beaucoup de légendes courent sur ce site : il s’agirait d’un rocher capable de tourner sur lui-même, du moins on l’entend dire ! Tenez, il me reste encore un document décrivant ce circuit. En partant d’ici c’est très simple : vous traversez le village et prenez la première rue à gauche après le pont du château. Vous empruntez ensuite le chemins des oliviers, puis celui des amandiers, et après la croix de Gabure, vous filez tout droit en direction du nord par le GR42. Vous verrez, c’est marqué ! »

    Sa proposition m’intéressa et en même temps le nom de cet endroit me revint en mémoire. Autrefois, au cours d’un promenade avec mon grand-père nous étions passés à proximité et il me l’avait montré en m’expliquant que c’était un rocher qui avait été creusé par d’anciens bergers pour abriter leurs troupeaux, mais il ne m’en avait pas dit davantage. Il ne devait pas croire aux légendes. Je remerciai mes conseillères et décidai d’aller revoir cet endroit mystérieux.

     

    Le lendemain, dès l’aube, profitant de la fraîcheur matinale, je me lançai dans l’aventure. Avec l’aide du plan je trouvai facilement mon chemin et atteignis bientôt les premières collines. Les alentours du village avaient beaucoup changé. L’espace naturel avait cédé la place à une zone fortement urbanisée. De nombreuses habitations, souvent avec une piscine, avaient surgi de tous cotés, jusque dans les moindres vallons et escaladé le flanc des collines. Les friches, royaumes des lapins de garenne, étaient devenues des terrains méticuleusement entretenus où les pins s’étaient en grande partie substitués aux amandiers et aux oliviers.

    Après une demi-heure environ, je sortis de la zone urbanisée et retrouvai le chemin caillouteux de mon enfance, « lou camin di capitello » disaient les anciens. Passé cette limite, la végétation méditerranéenne avait repris ses droits et envahissait désormais la totalité de l’espace. Les clapas délimitant chaque parcelle, qui avaient été montés au fil des années par les propriétaires successifs, avec pour seul matériau les pierres extraites du sol pendant le travail de la terre, s’étaient depuis longtemps effondrés après que les hommes, trouvant l’entretien de ces surfaces ingrates trop pénible et peu rentable, les aient abandonnées. Quelques oliviers subsistaient encore, réduits à l’état de buisson par les rejets qui les étouffaient, tandis que couraient en tous sens des plantes épineuses parfaitement adaptées à la sécheresse de l’été : chêne kermès, salsepareille, asparagus, ronces… L’état naturel était de retour.

    J’arrivai bientôt au sommet d’une colline. En me retournant je découvris une superbe vue sur le paysage que je venais de traverser. Au nord, se dressait au loin la masse imposante du mont Ventoux, dont le sommet recouvert d’étalements de rocailles semblait tapissé de neiges éternelles dans la lumière du levant. Plus bas se profilait la ville d’Avignon reconnaissable à la forme caractéristique de son palais des Papes. En me retournant en direction du sud, je découvris une superbe vue sur le Rhône. C’était devenu un vaste plan d’eau depuis la construction d’un barrage à quelques kilomètres en aval. Sa surface miroitait paisiblement au soleil du matin et lui donnait l’image d’un fleuve désormais pacifié. Une péniche, en apparence immobile, montait sa cargaison de pétrole vers les raffineries de Lyon. Je cherchais, comme dans le jeu des sept erreurs, les anomalies ne correspondant pas à mes souvenirs : le bac à traille manoeuvré par son intrépide passeur à la jambe de bois, qui allait et venait d’une rive à l’autre accroché à son câble, avait disparu. Il était remplacé par un pont flambant neuf, continuellement emprunté par des véhicules qui, du haut de mon promontoire, faisaient penser à des fourmis. Tout près du pont une usine pharmaceutique s’était développée, dont les bâtiments grignotaient les collines. Plus loin, vers le sud, une centrale thermique EDF se dressait avec sa cheminée rayée de bandes rouges et blanches montant dans le bleu du ciel. Elle était le centre actif d’un réseau arachnoïdien de câbles haute tension qui alimentaient en électricité la région, et même au-delà. Du haut de ma colline je ne pouvais m’empêcher de superposer deux images, celle de ma mémoire et celle du présent et je constatais que l’environnement du village avait été profondément modifié, l’activité industrielle ayant pris le pas sur l’activité rurale.

    Heureusement, il restait encore des zones préservées ; mon lieu de promenade en faisait partie. Poursuivant mon chemin, je tombai face à une capitelle que j’avais connue autrefois sous la forme d’un éboulis de pierres, mais elle venait d’être magnifiquement restaurée. La partie supérieure, avec son orifice pour l’évacuation des fumées, était refaite, l’intérieur dégagé, les alentours défrichés. Elle était mise en valeur par deux cyprès et quelques oliviers bien entretenus. Elle avait perdu sa fonction d’origine, mais je ne pouvais m’empêcher de l’admirer tout comme on admire une œuvre d’art. La mairie avait vraiment mis les moyens pour le succès de son circuit et l’agrément des randonneurs. En tout cas, j’avais déjà là une curiosité pour mes visiteurs : d’un coté, avec la capitelle, une image du passé, de l’autre, avec les aménagements le long du Rhône, celle du présent. Il ne manquait que l’avenir, mais cela pourrait faire l’objet d’intenses discussions.

    Le chant des cigales démarrant leur journée me rappela que ma route était loin d’être terminée. Je repartis, toujours en direction du nord. J’atteignis bientôt un petit vallon dans lequel les sédiments apportés par les eaux de ruissellement avaient permis la culture de quelques pieds de vigne. L’endroit était favorable au développement du gibier et j’espérais, comme autrefois, l’envol bruyant d’une compagnie de perdreaux ou la débandade effrénée d’une bande de garennes fuyant sous des armas. En vain... Les chasseurs devraient lâcher des faisans d’élevage avant la période de chasse s’ils voulaient éviter de rentrer bredouilles le jour de l’ouverture…

    Le chemin grimpait ensuite vers une sorte de col entre deux collines. Dans la partie haute, la caillasse cédait la place à la pierre brute et je constatai, en arrivant au sommet, que la pierre était creusée de deux profondes ornières, probablement causées par l’usure consécutive aux multiples passages des chariots et charrettes qui avaient jadis empruntés cette voie. Quelles activités avaient conduit ici tous ces attelages ? Il faudrait que je m’informe…

    Après le col, s’étendait sur environ un kilomètre une zone caillouteuse, essentiellement constituée de galets, probablement un ancien lit du Rhône. De l’autre coté de cette surface plane, une rangée de collines barrait l’horizon, et soudain, en levant les yeux, je reconnus la grosse masse rocheuse plantée sur sa colline. Aucun doute, c’était la «Peire que rode » !

    Une demi-heure après j’étais devant le rocher. J’entrai dans l’imposante cavité taillée dans le calcaire et fus surpris par la fraîcheur que la pierre avait conservée de la nuit. Je m’assis sur le sol, le dos adossé à la paroi et je me questionnai sur ce curieux nom de «Peire que rode ». Pouvait-on traduire par pierre qui rôde en comparant ce rocher aux galets qui roulent dans le Rhône et qui ont effectué des centaines de kilomètres, entraînés par les flots impétueux du fleuve ? Certains d’entre eux se sont fixés çà et là sur les coteaux environnants, faisant la réputation des vignobles locaux. D’autres poursuivent un voyage sans retour vers la mer, but ultime d’une errance où ils ne seront plus que grains de sable à l’arrivée. Le nom d’un mas voisin, le Mas Roulepierre, évoque d’ailleurs ce tragique exode. Mais ce n’était guère concevable : on ne peut comparer une énorme masse rocheuse fixée sur une colline à un simple galet.

    Perdu dans mes pensées, un peu engourdi et somnolent après la longue marche du matin, j’entendis soudain une voix. Etait-ce le fruit de mon imagination, le souvenir de mes recherches sur Internet, un rêve éveillé, une communication télépathique entre la matière et l’esprit ? Toujours est-il que dans ma tête résonnait une voix sourde et monocorde qui semblait sortir des profondeurs de la roche.

    C’était étonnant, mais il fallait se rendre à l’évidence : la pierre me parlait ! et chose encore plus incroyable, cela ne me surprenait pas.

    « Mon nom vient tout simplement du langage des anciens car en langue d’oc le mot rode sert à désigner une roue. Il serait donc plus exact de m’appeler « pierre qui tourne » ou « pierre qui vire ».

    Pourquoi ce nom ?

    Il y a bien longtemps un berger, peut-être sous l’effet du soleil, peut-être sous l’effet d’un excès de boisson m’aurait vue faire un tour complet sur moi-même et se serait empressé d’aller conter l’évènement au village. On peut facilement imaginer les réflexions désobligeantes qu’il eut à subir :

    • Quel cigalas ! déjà qu’il n’avait pas bien la tête sur les épaules, à force de compter ses moutons, il est devenu complètement gaga !
    • Un rocher qui se déplace comme un danseur de farandole ! il nous prend pour des gobe-mouches !
    • Il n’y a qu’une bonne sieste qui pourrait lui remettre les idées en place !

    Etc., etc.

    Chaque plaisanterie était accompagnée de grands éclats de rire et ceci dura jusqu’à la fin de l’après-midi et même les jours suivants.

    Après ces quelques jours de rigolade, la vie reprit son cours et chacun vaqua à ses occupations quotidiennes. Plusieurs mois passèrent, et un jour, sans que l’on sache vraiment pourquoi, le pauvre berger fut retrouvé mort au milieu de son troupeau. On l’enterra, mais on ne l’oublia pas. Le souvenir de cette histoire restait dans les mémoires et revenait régulièrement sur la place du marché et autour des tables des cafés. Chaque fois que quelqu’un passait dans mon voisinage, il ne manquait pas de me regarder pour s’assurer si j’étais bien en place et si je n’avais pas discrètement pivoté pendant la nuit. De retour au village on l’interrogeait : « alors la pierre, elle a tourné ? »  Et comme rien ne se passait, peu à peu s’ancrait l’idée que je ne devais pas tourner tous les jours.

    Puis vint à la connaissance de quelques érudits locaux, amateurs d’histoires anciennes, qu’il existait dans d’autres régions des pierres également appelées «Pierre qui tourne» ou «Pierre qui vire», leur nom étant associé à différentes légendes. On m’attribua l’une d’entre elles. Elle prétendait que je protégeais un trésor caché par d’anciennes populations persécutées, aujourd’hui disparues, et que tous les cent ans, en période de pleine lune, je serais capable de pivoter sur moi-même et de découvrir ce trésor caché, l’offrant à la convoitise de ceux qui seraient là au bon moment.

    Cent ans, cela faisait beaucoup à attendre ! Il y eut quand même quelques audacieux qui, croyant en leur bonne étoile, n’hésitèrent pas à venir passer des nuits de pleine lune à me contempler, espérant le miracle qui les rendrait riches, mais ils finirent par se lasser. Beaucoup d’autres préférèrent jouer à la loterie nationale ou à la roue de la fortune plutôt que de compter sur un hypothétique gain de ma part, d’autant plus que dans certaines légendes, s’emparer du trésor n’était pas sans risque et que quelques intrépides y auraient laissé leur vie. Je disparus donc de l’actualité locale; seul mon nom et les légendes qui vont avec sont restés.

    Je suis née de sédiments marins qui se sont déposés il y a environ 130 millions d’années, excusez du peu, et qui ont constitué une couche calcaire que les initiés classent dans l’ère secondaire, plus exactement dans le crétacé inférieur. Pendant tout ce temps j’ai vu apparaître toutes sortes de créatures, aquatiques d’abord, terrestres ensuite. J’en ai vu aussi beaucoup disparaître. J’ai en particulier un souvenir ému pour ces grands reptiles, maîtres du monde, qui se déplaçaient en quête de nourriture dans une végétation luxuriante aujourd’hui disparue et qui ont été brutalement décimés.

    Les hommes étaient encore bien loin d’exister en ces temps là. Je les ai vu arriver, cela fait quelques milliers d’années seulement. J’ai tout de suite senti que ces petits êtres étaient beaucoup plus dangereux que toutes les autres créatures. Ils m’ont vite repérée et comme sur l’un de mes cotés se trouvait une cavité naturellement formée par les eaux de ruissellement, ils se sont empressés de l’agrandir pour en tirer de la pierre et se constituer un abri. Sur ma gauche, ils ont même taillé un escalier rudimentaire afin de monter plus facilement sur la plateforme que constitue ma voûte supérieure dans le but de guetter l’apparition d’éventuels ennemis. Ils m’ont abandonnée ensuite sans scrupule pour se regrouper dans des endroits plus favorables à leur développement.

    Je suis restée seule dans ce magnifique paysage de garrigue, entourée de chênes verts, de lavandes, de romarins, de genévriers, de touffes de thym et d’herbes sèches, toute cette végétation émettant des senteurs incomparables les jours de forte chaleur. J’aime l’aridité de ces lieux et la tranquillité du site seulement perturbé par les randonneurs équestres et les chasseurs. Je n’ai pas l’humeur vagabonde ; mon seul désir est de rester ici le plus longtemps possible. Ma seule crainte : que les hommes s’intéressent à nouveau à moi pour me débiter impitoyablement en morceaux ou même me réduire en simple gravier. Si, toutefois, je servais à édifier des monuments destinés à traverser les siècles, comme les cathédrales, passe encore, mais finir enrobée dans le béton ou engluée dans du goudron, je ne m’en remettrais pas, bien que ces matériaux présentent quelques utilités pour les hommes. Autrefois, ils ne disposaient que d’outils rudimentaires pour extraire la roche de mes entrailles. Aujourd’hui, avec leurs explosifs, leurs perforeuses, leurs tronçonneuses, leurs broyeuses, ils peuvent me pulvériser en quelques jours seulement. A quelques kilomètres d’ici, ils n’ont pas hésité à trancher des collines entières pour permettre le passage des TGV qui vont et viennent entre Paris et le Midi. Je frémis encore à l’idée que j’aurais pu me trouver sur la trajectoire choisie et que ma destinée aurait été de finir éparpillée dans un ballast.

    C’est le progrès disent-ils. Il faut aller de plus en plus vite. Mais savent-ils où ils vont ? Je me console en pensant que tout a eu un commencement et que tout doit avoir une fin. En attendant j’existe, et j’espère profiter encore longtemps du soleil qui me réchauffe dès le matin, du vent qui me rafraîchit les jours de canicule et des nuits sans nuages qui m’offrent de merveilleux spectacles de ciels étoilés. »

    Je revins brusquement à moi. J’étais toujours adossé à la paroi rocheuse contre laquelle je m’étais assis pour me reposer à l’abri du soleil. En face de moi s’étalait un magnifique paysage de garrigue sous un ciel d’un bleu intense. Le rocher était redevenu muet dans l’éclatant concert des cigales. Qu’avait-il voulu me communiquer ? Que sur terre rien n’est éternel, que même ce qui parait indestructible a aussi une fin, que notre environnement est fragile et notre existence brève ? Tout cela paraissait évident, mais les choses évidentes sont parfois les plus difficiles à voir, surtout quand on n’a pas envie de les voir. En tout cas ce site n’était pas ordinaire et méritait une visite. Un rocher qui pivote et qui en plus nous parle, cela ne se voit pas tous les jours ! Ma décision était prise ; j’y amènerai donc mes amis. Je pourrai même leur proposer la promenade en fin d’après-midi, après les fortes chaleurs, et pourquoi pas, une nuit à la belle étoile. L’étrange masse rocheuse, seulement éclairée par la lueur de la lune et du firmament, devrait offrir un spectacle fantasmagorique, et nous laisser un souvenir impérissable. Avec un bon casse-croûte, quelques bouteilles d’un rosé local, la nuit ne serait pas longue. De plus, la semaine prochaine, on allait être en période de pleine lune, et qui sait, la légende pourrait peut-être se réaliser ? Un trésor, même modeste, ne serait pas de refus en ces temps difficiles. Et si la pierre ne tournait pas cette nuit là nous ne nous en formaliserions pas, le vin parviendrait bien à faire tourner les têtes... Une bonne soirée entre amis suffirait à notre bonheur et c’était certainement cela le vrai trésor.

     


    votre commentaire
  • par Aimé Lamouroux                                                                        
    4 Février 2015 à 16:11

     

    La mère Gauthier habitait en périphérie de la ville, en bordure d’une importante voie d’accès vers le centre, dans une maison qui avait dû être autrefois un petit bâtiment agricole. Un terrain d’environ un hectare entourait la bâtisse. Ce terrain, elle l’avait courageusement cultivé avec son mari pendant des années, le couple vivant modestement des cultures vivrières qu’il produisait, les vendant ensuite au marché du centre ville. Après une vie de dur labeur, son mari était décédé et elle avait continué tant bien que mal à le cultiver seule ; puis, ses forces ayant décliné avec l’âge, elle avait été obligée de réduire progressivement son activité et finalement de laisser sa terre à l’abandon. Elle vivait désormais recluse dans sa vieille maison délabrée où on la voyait parfois s’activer, ramassant de l’herbe pour ses lapins, déplaçant des objets hétéroclites, tandis que quelques volatiles picoraient çà et là leur nourriture.

    Pour nous, enfants, cet espace délaissé qui prenait en friche était une providence. Dès la sortie de l’école, on s’y retrouvait pour de multiples jeux improvisés suivant notre envie : football dans les parties dégagées, jeux d’indiens et de gendarmes et voleurs dans les parties prises en taillis, acrobaties périlleuses sur les arbres … Apparemment notre jeunesse débordante d’énergie ne la dérangeait pas, d’autant plus que nous n’osions pas trop approcher de la maison, laquelle était gardée par un chien hargneux qui grognait dès que l’on dépassait les limites du tolérable.

    Les jours de vacances, dès le matin, c’était le point de rendez-vous.

    On aimait particulièrement le moment où la mère Gauthier partait faire le marché en centre ville. Dès que les couinements de sa carriole parvenaient à nos oreilles, nous interrompions nos jeux pour nous précipiter en bordure de la route, afin de la voir passer.

    Elle allait lentement, toute courbée sur son engin qui, en fait, était un ancien landau qu’elle avait rafistolé. La capote avait disparu ; il ne restait que la nacelle, de couleur grise, équipée de quatre petites roues surmontées de garde-boue décoratifs qui avaient depuis longtemps perdu leur lustre. A l’avant était arrimée une caissette en bois qui améliorait la capacité de stockage du landau. Sur la partie arrière elle avait fixé deux crochets, l’un pour suspendre le sac qu’elle gardait toujours avec elle – il devait contenir ses économies – l’autre pour attacher le chien, véritable cerbère de l’équipage.

    Invariablement elle était vêtue de gris et portait, été comme hiver, un foulard noir autour de la tête, qui faisait ressortir un visage fripé, creusé de rides, mais étonnamment pâle pour quelqu’un qui avait passé sa vie en plein air. De temps en temps, elle s’arrêtait pour reprendre son souffle, grommelait après le chien qui traînait la patte, puis repartait en clopinant.

    Le passage de cette étrange caravane, accompagné des grincements lancinants des roues, nous comblait de joie et les plus hardis d’entre nous n’hésitaient pas à lancer quelques quolibets :

    • Alors mère Gauthier, c’est la forme aujourd’hui ?
    • Votre chien, on dirait qu’il a du mal à marcher. Il faudrait le faire soigner. Vous savez qu’il existe des vétérinaires ?
    • Et votre bébé, il ne grandit pas bien vite ! En tout cas il est sage, on ne l’entend jamais pleurer !

     

    Certains, plus retors, ajoutaient en rigolant :

    • Vous ne lui donnez pas assez à manger… Il faut lui donner le sein, il grandira plus vite !

     

    Généralement la vieille femme restait indifférente et poursuivait imperturbablement son chemin. Pourtant il arrivait parfois qu’elle s’énervât :

    • Bande de galapiats, vous n’avez rien d’autre à faire ! Plutôt que de bayer aux corneilles vous feriez mieux de faire vos devoirs et d’apprendre vos leçons, surtout de morale ! çà vous serait plus utile !

     

    Si l’on était trop impertinent, elle essayait de nous intimider :

    • Taisez-vous vauriens ! chenapans ! voyous ! Je vais aller me plaindre à la police et vous irez en maison de correction … ça vous fera les pieds !

     

    Les jours de grande colère, elle n’hésitait pas à tirer du landau une lourde canne qu’elle brandissait rageusement et qu’elle agitait, menaçante, dans notre direction, en ajoutant :

    • Si vous approchez, je lâche mon chien !

     

    Il était alors temps de battre en retraite car les cris de sa maîtresse et la vue du bâton excitaient le molosse qui grognait en montrant les dents, d’autant plus que des témoins de la scène commençaient à prendre parti pour la vieille femme que nous importunions sans scrupule.

    L’après-midi, elle revenait, le landau chargé des denrées qu’elle avait trouvées sur le marché. On entendait dire qu’elle récupérait ce qu’elle pouvait des produits destinés à être jetés et des invendus que les commerçants lui proposaient en fin de matinée. Ces denrées constituaient l’essentiel de sa nourriture et de celle de ses animaux…

    Dans le quartier, quelques bonnes âmes s’étaient émues et lui avaient proposé une aide. Mais elle restait fière. Elle avait rejeté toutes les propositions qui lui avaient été faites, disant à chaque fois qu’elle vivait très bien comme cela, qu’elle n’avait besoin de rien, et qu’il ne fallait pas l’embêter.

    Elle était souvent le sujet de conversation. On ne savait pas grand-chose sur elle, mais l’imagination aidant, les langues allaient bon train :

    • Vivre comme cela à notre époque, ça ne semble pas possible !
    • Elle a peut-être gagné à la loterie nationale et elle vit de ses rentes. Quelqu’un m’a dit qu’un jour, en ville, on l’a vue entrer dans une banque !
    • De toute façon, si elle avait besoin d’argent, elle pourrait vendre une partie de son terrain ! Avec la valeur qu’il a, elle vivrait bien mieux que nous !
    • Moi je crois qu’elle a un peu perdu la tête et il vaudrait mieux qu’elle soit enfermée. Au moins, elle serait soignée !
    • Est-ce qu’elle a des enfants ? Ils devraient s’occuper d’elle !

     

    Certains, mieux informés, disaient qu’elle avait eu une fille qui un jour était partie, on ne savait pas trop pourquoi, probablement après un différend familial. Elle vivait, parait-il, en région parisienne et personne ne l’avait jamais revue depuis. Toujours est-il qu’elle ne se préoccupait guère de sa mère. Il faut dire aussi que la vieille femme semblait mettre son point d’honneur à ne jamais demander d’aide.

     

    Une froide nuit de novembre son chien hurla à la mort. Les voisins pestèrent contre ce maudit cabot qui empêchait les gens de dormir. Le matin venu, il hurlait encore. Pris de doute, ils allèrent voir ce qui se passait dans la maison. Les volets étaient fermés mais la porte d’entrée n’était pas verrouillée. Ils entrèrent, inquiets, et ne tardèrent pas à découvrir ce qu’ils appréhendaient : la mère Gauthier gisait sur le sol de la cuisine, les yeux mi-clos, la bouche entrouverte comme pour articuler quelques mots. Elle tenait encore un torchon dans la main. L’un d’entre eux essaya de retirer le torchon, mais la main, déjà froide et raidie, semblait vouloir le retenir. Il n’insista pas. Ils appelèrent un médecin et la police qui ne purent que constater le décès.

    En inspectant les locaux, les policiers découvrirent une coquette somme d’argent qui montrait que la mère Gauthier, contrairement à ce que son mode de vie pouvait laisser penser, n’avait jamais été dans le besoin. Après les investigations d’usage, ils conclurent à un décès naturel et firent transférer le corps à la morgue.

    Deux jours après, une luxueuse automobile s’arrêta devant la maison. Une jeune femme, probablement sa fille, et un homme, qui devait être son mari, en descendirent et entrèrent dans la maison. Ils étaient élégamment vêtus, paraissaient pressés et avaient le visage fermé des gens qui désirent ne pas être importunés. Leur visite dura à peine une heure, puis ils sortirent et quittèrent aussitôt les lieux sans parler à personne.

     

    On n’a jamais su où la mère Gauthier avait été enterrée, ni ce qu’était devenu le chien, mais après tout, quelle importance ? Cela ne nous empêchait pas de jouer. Toutefois, le cœur n’y était plus. Sa disparition avait déséquilibré notre environnement ; les passages de la bruyante carriole nous manquaient peut-être…

    Quelques mois plus tard, nous avons découvert un grand panneau planté en bordure du terrain. Il annonçait la construction de plusieurs immeubles présentant tout le confort moderne.

    Puis vint le jour où les bulldozers entrèrent en action, anéantissant notre aire de jeu et provoquant la dispersion de notre joyeuse bande.

    Aujourd’hui, les immeubles occupent fièrement le terrain. Une population nouvelle s’est installée et ignore complètement qu’elle vit sur notre territoire d'autrefois. Plus grand monde ne se souvient de la mère Gauthier, si ce n’est quelques anciens du quartier qui ont toujours du mal à comprendre que, bien qu’étant riche, elle ait vécu si pauvrement. Quant à moi, les jours de mélancolie, il me semble entendre encore les gémissements du landau bringuebalant poussé par la vieille femme qui s’en va vers la ville.


    1 commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique