• Ça a commencé comme ça à Cesson-Sévigné…

    par Aimé Lamouroux

    janvier 2016

     

    « Ça a commencé comme ça à Cesson-Sévigné…, une drôle d’aventure… » me dit-il.

    Je venais de rencontrer une ancienne connaissance, un ami d’enfance avec lequel j’étais toujours resté en relation. Nous étions assis à la terrasse d’un café et je savais que j’en avais pour un bon moment car c’était un bavard impénitent ; le genre d’individu qui, s’il trouve une oreille complaisante, aime bien s’épancher interminablement : type célibataire endurci, toujours content de lui, coureur infatigable de jupons naviguant de conquêtes en conquêtes, parfois un peu menteur par gloriole.

    Moqueur, je demandai :

    - Cesson- Sévigné ? Tu étais parti à l’étranger ?

    - Presque ! C’est en Bretagne, dans la périphérie de Rennes. J’étais en déplacement pour mon travail, convoqué à un stage de formation en informatique. Tu sais, à la poste on s’informatise, il faut bien suivre le mouvement ; et maintenant l’informatique c’est l’avenir !

    - Mais que t’est-il arrivé ? m’exclamai-je, curieux de connaître la suite.

    - On m’avait indiqué un petit restaurant, pas cher, où l’on mange d’excellents fruits de mer, dans la banlieue de Rennes, à Cesson-Sévigné. Ça tombait bien car j’étais descendu à l’hôtel Campanile de Chantepie, la commune voisine.

    - Jusque là rien d’extraordinaire !

    - Oui, mais attends ! Après le repas, qui a été très correct, je ne vais pas te raconter le menu, je vais à l’essentiel, j’ai pris un café à la terrasse. C’était les derniers jours de juin. Il faisait beau ce soir là, une douceur exceptionnelle, et le parfum des tilleuls embaumait la terrasse…

    - Je vois que ce stage t’a rendu l’âme romantique. Mais une belle journée fin juin, c’est assez fréquent !

    - Mais attends… je t’expose le cadre, la suite est étonnante : une jeune femme est arrivée, toute vêtue de blanc, corsage blanc et jupe blanche, avec un curieux petit chapeau de paille décoré d’une rose rouge, style canotier, qui laissait s’échapper de belles boucles brunes. Un vrai délice !

    - Mais à part le chapeau, ce qui est curieux en soirée, qu’avait-elle de particulier ?

    - Ses yeux, d’un bleu céleste ! Je jure que je ne mens pas ; j’étais déjà presque envoûté. Et la meilleure ! elle est venue s’asseoir à la table juste à coté de la mienne… J’en étais même gêné. Ce soir là, j’avais l’intention de rentrer à l’hôtel après le repas et de me coucher rapidement. Je me disais qu’il fallait être raisonnable, que le lendemain j’aurais du travail, qu’il faudrait que je sois en forme…Mais d’un autre coté, si elle s’était placée juste à coté de moi, c’est qu’elle avait une idée derrière la tête. Mon esprit s’embrouillait. Je pensais : si je ne lui dis rien et si je fais l’indifférent, elle va conclure que je suis un coincé, un crétin, et c’est le genre de chose qui me vexe. En un mot, j’étais fort embarrassé.

    - Je comprends ton dilemme, mais une jeune femme qui vient s’asseoir à coté de toi sans arrière-pensée, cela peut arriver !

    - Mais ce n’est pas tout. J’étais en train de réfléchir quand soudain elle me demande : « Pardon monsieur, vous pouvez m’indiquer l’heure s’il vous plait. » Alors là, mon sang n’a fait qu’un tour : me demander l’heure, à moi, sortir le moyen le plus éculé pour aborder quelqu’un, à moi qui n’aurais même pas oser utiliser cette manière depuis longtemps dépassée pour entreprendre des manœuvres d’approche… Je n’avais pas de montre, je sortis mon portable : « vingt deux heures trente cinq » répondis-je machinalement. En même temps un message s’affichait sur l’écran. C’était ma copine qui me demandait si la journée n’avait pas été trop pénible, si je n’étais pas trop fatigué, et me souhaitait une bonne nuit.

    - Cécile ?

    - Non, avec elle c’est terminé. On ne s’entendait plus, alors on s’est séparés. Maintenant je suis avec Ségolène. Elle est prévenante mais terrible, un vrai tyran ; elle a tellement peur de me perdre qu’elle ne me lâche pas d’une semelle ; c’est comme si j’avais un fil à la patte : plusieurs coups de téléphone par jour et chaque fois il faut que je lui dise que je pense à elle et que je l’aime. Souvent je ne réponds pas, mais alors elle m’envoie messages sur messages.

    - C’est du harcèlement, plaisantai-je.

    - Tu peux le dire ! Aussi je coupai mon téléphone pour être plus tranquille en pensant : les messages, on verra plus tard, j’ai des problèmes plus urgents à régler.

    - Et ta belle inconnue ?

    Elle me regardait en souriant, un peu moqueuse… et poursuivit : « vous venez souvent ici ? Moi, j’aime bien cet endroit, on s’y sent bien, surtout en cette saison. » Alors là, c’en était trop ! L’attaque était frontale ! Elle me draguait ouvertement. Je pensai à Ségolène, mais je n’avais pas le droit de me défiler, question d’honneur. J’ai donc répondu à ses avances et je lui ai expliqué que je venais de la région parisienne pour un stage de formation, que je venais de découvrir la ville de Rennes, qu’elle était très belle, ses habitants charmants, enfin, tout ce qu’on appelle les banalités d’usage. Elle m’écoutait attentivement, mais restait évasive chaque fois que j’essayais de la questionner. Au bout d’un moment j’ai pensé : c’est une professionnelle, elle va bientôt te faire une proposition déplacée et te présenter ses tarifs. Ce n’est pas mon genre, je n’aime pas les relations tarifées… mais ce jour là, je ne sais pas pourquoi, peut-être le chapeau, j’étais prêt à me laisser tenter.

    - Finalement, elle te les a présentés ?

    - Et bien non ! Et cela m’a étonné. On a continué à parler de choses et d’autres ; elle ne semblait pas pressée. Au bout d’un moment, elle a fini par me dire qu’elle attendait un ami, qu’il n’était pas venu et qu’elle était un peu embêtée pour rentrer chez elle. Curieusement, cela m’a tranquillisé. Tout s’expliquait : elle cherchait un chauffeur pour la ramener à son domicile. Je lui demandai où elle habitait. « À Chantepie, près de la mairie », me dit-elle. Le hasard faisait bien les choses, mon hôtel n’était pas très loin. Je lui proposai de la raccompagner ; quand on peut rendre service… Je ne vois pas comment j’aurais pu faire autrement ; tu me comprends ?

    - Bien sûr, je sais que tu es toujours serviable, surtout quand ça t’arrange.

    - Il était déjà onze heures du soir. Nous nous sommes levés, je l’ai conduite à ma voiture et nous sommes partis en direction de Chantepie.

    Le trajet a duré une vingtaine de minutes à peine, pendant lequel nous avons très peu parlé. Je la sentais préoccupée ; de mon coté j’étais mal à l’aise en compagnie de cette jeune femme que je ne connaissais pas. Arrivé près de la mairie je me suis arrêté et lui ai fait remarquer que nous étions parvenus à destination. Elle n’était pas pressée de partir et semblait rêveuse. On s’est regardés quelques instants sans rien dire, et là, je ne sais pas ce qui m’a pris, je l’ai embrassée en me disant que j’allais me faire jeter et me prendre une bonne baffe. Mais, ô surprise, cela n’a pas été le cas, bien au contraire : elle m’a fougueusement enlacé et rendu ardemment mon baiser, un délicieux baiser parfumé à la menthe. J’en suis resté stupéfait et même presque embarrassé. Cela ne pouvait finir ainsi, alors je lui ai proposé d’aller à mon hôtel, à deux pas d’ici… Comment faire autrement ?

    - Ton histoire m’intéresse mais je me demande comment elle va se terminer. J’ai du mal à comprendre les motivations de ta belle inconnue. Que pouvait-elle chercher ? Tu n’as pas un physique d’Apollon, même si tu as un certain charme ; elle ne te connaissait pas, alors pourquoi se jeter dans les bras d’un étranger. Tout cela me parait très énigmatique.

    - Oui, je l’admets, d’autant plus qu’elle ne me demandait toujours rien en compensation. À l’hôtel tu t’imagines bien ce que nous avons fait… Je t’épargne les détails.

    - Je comprends, mais en résumé ? questionnai-je

    - En résumé, ce fut exceptionnel ! Et crois moi, elle connaissait bien la musique ! Comment te dire ? Après les préliminaires d’usage, démarrage moderato, nous passons à l’allégretto : une admirable partition, des accords parfaits, des trilles, des arpèges… Pas besoin d’un diapason pour marquer le tempo, notre entente était totale. Tu sais que j’adore jouer de mon instrument préféré, la flûte, mais elle, alors, savait admirablement jouer du sien, la guitare. Quel duo ! Après le recto de la partition, nous avons attaqué le verso sur un rythme allegro puis nous sommes passés à un prestissimo endiablé… Et là, ce fut quasiment divin. Trop même. L’émotion fut si forte que je ne pus me contenir plus longtemps. Je succombai de plaisir et m’écroulai, épuisé.

    - Quelle belle métaphore musicale ! m’exclamai-je. Et cet intermède a-t-il plu à ta partenaire ?

    - Bien sûr, tu me connais, quand je me donne, c’est totalement. D’ailleurs elle souriait, satisfaite. Elle était en pleine forme et elle m’a même proposé un bis. Piano piano, ai-je répondu. J’ai besoin de récupérer, je ne suis pas Superman !

    Je pensai à Ségolène. C’est vrai, je l’avais trompée, il faut bien le reconnaître, mais ce n’était pas de ma faute : c’était les circonstances, la fatalité… Je m’étais laissé entraîner encore une fois, mais même si j’en éprouvais quelques regrets, ils ne pesaient pas bien lourd face à ce merveilleux moment que je venais de connaître.

    - Et comment cette aventure s’est terminée ? m’étonnai-je. J’étais curieux de connaître la fin de son récit et je me demandais s’il n’affabulait pas.

    - Au bout d’un moment elle m’a dit qu’il fallait qu’elle rentre chez elle.

    - Tu l’as donc ramenée ?

    - Oui, bien sûr, et je lui ai proposé que l’on se revoit le lendemain dans le jardin du Thabor. Au mois de juin ce jardin est magnifique, et il s’y trouve de nombreux bosquets et des amas de verdure harmonieusement fleuris où l’on peut se protéger des regards indiscrets. J’avais envie de rejouer notre petit morceau de musique dans ce cadre bucolique plus propice aux épanchements qu’une simple chambre d’hôtel. On s’est donc donné rendez-vous pour le lendemain devant l’entrée du jardin. Hélas, le lendemain, je l’ai attendue pendant deux heures au moins, mais elle n’est pas venue. Depuis son image me hante et je ne peux m’empêcher de penser à elle. Je la vois encore au moment où l’on s’est quittés près de la mairie de Chantepie. Elle m’a remercié, m’a gentiment embrassé, puis elle est sortie de la voiture en me disant « à demain », et je l’ai vu disparaître, fantôme blanc qui s’est peu à peu dissipé dans la nuit. J’étais tellement sûr de la revoir que je ne lui ai même pas demandé son numéro de portable.

    - Tu n’as qu’à retourner à Cesson-Sévigné. Tu la rencontreras peut-être au hasard d’une rue.

    - J’aimerais bien, mais que dirait Ségolène ?

    - Ou lancer un message sur les réseaux sociaux comme une bouteille à la mer, genre : « J’espère un jour revoir la très belle inconnue, si follement aimée par un beau soir d’été, entre Chantepie et Cesson-Sévigné, qui de mon rendez-vous ne s’est pas souvenue… et etc. », en donnant tes coordonnées. Si elle le voit et si elle en a envie elle pourra te rappeler, qui sait ? Mais ce qui m’étonne de toi, c’est que tu n’aies rien gardé d’elle. Autrefois, tu conservais toujours un objet provenant de tes anciennes amours, pour t’en souvenir, comme font les fétichistes.

    - Ah oui ! mais j’ai oublié de te le dire : j’ai gardé le chapeau. Elle l’avait laissé sur un siège arrière de la voiture. Je m’en suis aperçu au moment où elle s’éloignait, mais je ne l’ai pas rappelée pour le lui rendre. J’en ai honte, je l’avoue.

    - Chez toi, tu as dû le mettre en vitrine, comme un trophée !

    - Tu parles ! Avec Ségolène ce n’était pas possible. Curieuse comme elle est, elle m’aurait posé mille questions et il aurait fallu que je trouve une justification. J’ai préféré le lui offrir en lui disant que c’était un cadeau, que je l’avais vu dans la vitrine d’un magasin chic de Rennes, qu’il m’avait plu et que je pensais qu’il lui irait très bien.

    - Et elle n’a pas été étonnée d’un pareil cadeau ?

    - Non, au contraire, cette attention lui a fait sacrément plaisir et elle m’a remercié en m’embrassant fougueusement

    - Tu n’as vraiment aucun scrupule !

    - Pas trop, c’est sûr, mais la vie est brève : il faut savoir l’accommoder pour la rendre agréable. Et puis…, je ne t’avais jamais dit que Ségolène est un peu prude ?

    - Non, mais si tu le dis, je veux bien te croire.

    - Elle est d’un tempérament assez calme. Au cours de nos ébats, c’est tout juste si elle consent à enlever sa chemise de nuit ; les tenues affriolantes, la lingerie fine et autres bagatelles, ce n’est pas sa tasse de thé. Quant à se mettre en action, elle ne démarre pas souvent au quart de tour ! Aussi, l’autre jour j’ai eu une idée que tu vas trouver certainement saugrenue. Avant d’entrer en scène je lui ai dit : « mets le chapeau, il te va si bien. » Elle l’a mis. Et bien crois moi, je n’en suis pas encore revenu : en deux temps, trois mouvements Ségolène s’était libérée. Ce n’était plus elle, c’était une walkyrie déchaînée sur sa monture qui me menait un train d’enfer dans sa chevauchée fantastique. Je suis sorti éreinté de cette galopade. Et la meilleure, à la fin, tu devines ce qu’elle m’a demandé ?

    - Non, je ne vois pas ce qu’elle aurait pu réclamer après un tel numéro.

    - Un bis ! Elle ne m’en avait jamais demandé auparavant. C’était vraiment la grande première et tout cela grâce à qui ?…  Au chapeau ! Je pense qu’il doit avoir un pouvoir magique ; aussi je vais le conserver pieusement.

    - Il me vient une idée. Tu te souviens que je vis depuis plusieurs années avec Bernadette ? Tu dois te rappeler d’elle ; tu as eu l’occasion de la rencontrer deux ou trois fois. Elle est très prévenante, très agréable à vivre, très cultivée, super active dans son travail, mais, et c’est bien dommage, un peu paresseuse en ce qui concerne la bagatelle. Tu devrais me prêter le chapeau : on verrait ainsi s’il a vraiment un pouvoir magique !

     


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