• Copain

    par Pascal

    23 novembre 2016

    Un soir au retour du travail papa posa son sac. Le sac magique qui lui servait pour téléporter toutes sortes de choses, de la maison vers l'usine, mais aussi de l'usine vers la maison. Cela allait de ses vêtements de rechange et de son casse-croûte à : de la porette pour pote, des objets à réparer, de l'outillage emprunté, du petit bois récupéré, des plans de salade, l'apéro pour fêter son anniversaire avec les collègues, des livres, des cassettes, des pommes, le pain rassis de la cantine pour nos animaux. Ce soir papa se fait très mystérieux, mais je vois bien du haut de mes six ans qu'il a du mal à cacher son plaisir de nous surprendre derrière sa moustache. Le sac lui-même avait décidé d'être contre lui et s'agitait, nous permettant d'imaginer le chiot impatient. Toucher au sac magique m'était strictement interdit et mes mains ne tenaient plus en place.

    • Allez papa montre nous le ! Montre nous le !
    • Dis Papa ! Allez... !

    Papa mimant le magicien qui sort un lapin de son chapeau, ouvrit très cérémonieusement le sac, lentement... Lentement...Mais d'un coup l'animal n'y tenant plus força le passage. Et un porcelet tout rose nous regarda de ses petits yeux étonnés.

    • Et voilà, je vous présente « Copain ».

    Maman n'en croyait pas ses yeux et moi même j'hésitais entre déception et curiosité. J'aurais tant voulu une petite boule de poil. Copain, toujours l'arrière train dans le sac, n'arrêtait pas de regarder autour de lui en reniflant. Il ne semblait pas du tout effrayé. Mais comme je tendais la main vers lui, il fit un petit bond et partit en galopant. Je partis à sa poursuite et me retrouvai face à face avec lui dans le couloir. Nous étions aussi surpris et intimidés l'un que l'autre. Papa arriva derrière moi avec les épluchures de la soupe qu'il me fit passer. Je les posai devant copain qui hésita peu de temps avant d'y plonger son groin. Après avoir tout dévoré en un temps record, Copain émit de petits grognements de contentement.

    • Copain, tu manges vraiment comme un cochon lui dis-je

    Copain s'avança prudemment vers ma main tendue qu'il flaira longuement, puis vers mon visage. Je pouvais maintenant le gratter derrière les oreilles. Ravi, il se laissa rouler sur le dos pour obtenir des caresses sur le ventre. J'étais conquis.

    Nous devînmes inséparables. Copain vif et curieux s’immisçait dans mes jeux. Nous partagions déjeuner et goûter au grand dam de maman. Il raffolait des biscuits et adorait les bonbons : je lui en donnais volontiers sur ma propre ration.

    L'été arrivé, Copain était déjà un sacré gaillard de la taille d'un gros chien et heureusement, papa avait pu trouver à récupérer épluchures et déchets dans des arrières cuisines de restaurants car il était insatiable. Il était aussi infatigable et me relançait constamment, posant le ballon près de moi puis grognant d'impatience. Maman était de plus en plus réticente à le laisser entrer dans la maison, bien qu'il soit parfaitement propre, réclamant pour sortir en cas de besoin.

    L'été passa trop rapidement. Il fallut que je me fasse tirer les oreilles avant d'accepter d'abandonner Copain quelque temps pour des vacances chez grand-mère. Ce n'est qu'à la rentrée des classes que je pris conscience que Copain devenait trop gros et trop brutal pour nos jeux. Il semblait pourtant, lui, être prudent, mais il était clair qu'il ne sentait pas sa force. Et cela ne s'arrangea pas au fil des jours.

    La niche du chien qu'il était censé être, et il était en fait un excellent gardien, étant devenue trop petite, papa avait construit une cabane sommaire mais confortable avec un litière douillette. Avant la fin de l'année c'était devenu un mastodonte qui affrontait la pluie et le froid avec entrain. Papa avoua qu'il lui était de plus en plus difficile de trouver suffisamment de nourriture et nous annonça dans la foulée qu'il avait trouvé pour copain une destination idéale et qu'il allait falloir se résoudre à s'en séparer. Je préférais penser que papa évoquait une éventualité, mais qu'il allait tout faire pour conserver Copain à la maison.

    Le lendemain quand je rentrai de l'école, Copain n'était plus là. Ma colère fut effroyable, je donnais coups de poing et coups de pied à papa, je hurlais et le maudissais. Puis je fus envahi d'une immense tristesse, me réfugiai dans la cabane de Copain, dans son odeur. Par la porte, je pouvais l'imaginer dans le jardin qui m'apparaissait maintenant triste et, je ne m'en étais jamais rendu compte jusqu'à maintenant, totalement ravagé par Copain.

    Le soir au repas, je faisais la tête et refusais de manger.

    • Nous pourrons aller le voir dis-je
    • Ça va être très difficile, car c'est très loin, dit papa... et il crut bon d'ajouter : là où il est c'est vraiment un paradis pour les cochons.

    Je ne me rendis heureusement pas compte de son cynisme extrême. Naïvement, je ne fis pas la relation les semaines suivantes avec la présence de boudin sur la table et l'arrivée d'un certain nombre de grands pots de grès qui contenaient des salaisons, de conserves, de terrines et autres rillettes et ne découvris que beaucoup plus tard les jambons pendus dans le grenier. Je pris alors conscience de l'horrible drame que papa m'avait caché et je lui en voulus longtemps.

    Cet hiver là, l'hiver 54, le froid arriva début janvier et redoubla en février. Les maraîchers se retrouvèrent rapidement en difficulté pour approvisionner les marchés. Une partie de notre récolte de pommes de terre gela dans le cellier. Nous passâmes cet hiver terrible sur les conserves réalisées par maman pendant l'été et celles que nous offrait Copain par son sacrifice. La relative abondance dans laquelle nous nous retrouvions permit à mes parents de venir en aide à un certain nombre de voisins en difficulté.

    Copain entra dans la légende et devint un véritable héros.



    Pour moi aujourd'hui la chanson de Souchon a une résonance particulière :



    Les vaches qu'on aime, on les mange quand même.

    Sans queue ni tête, sans queue ni tête.

    Pas d'chapeau, pas d'braguette,

    Pas d'braguette.



     


  • Commentaires

    1
    MI-MI
    Mercredi 10 Octobre à 09:03

    Voila la réalité de la vie!......

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