• Jean-pierre Leguéré

    23 janvier 2020

     

    C’est parti ! Bonjour ! Aurevoir ! merci ! Bonjour ! Aurevoir, merci ! Bonjour aurevoirmerci !!

    …Cédric, Il m’avait dit, en rigolant, que je le menais à des sommets de plaisir, et que, du coup, on irait vivre en montagne, il avait dit que j’étais son edelweiss ! Toujours plus haut ! qu’il avait dit. Moi je l’ai cru…Bonjour ! Tiens celui-là, il aime les petits gâteaux et encore les petits gâteaux ! Aurevoir ! merci ! Résultat, je suis chez Auchan ! Pas à la montagne, au champ ! c’est marrant, non ? Oh lalalalala, celui-là qu’arrive, je le connais ! Toujours le téléphone collé aux oreilles, il sait même pas que j’existe…ce con, un jour je le ferai payer deux fois…Bonjour ! Ben non, il ne répond pas, ma parole il me prend pour une caisse automatique ! Aurevoir merci . Si j’étais une fleur de montagne, peut-être qu’il me jetterait un regard, ce con ! Edelweiss qu’il disait Cédric…Putain, j’ai mal au dos…Bonjour ! Sourire, sourire ! Ah voilà qu’elle me paye en tickets-restau… et elle sait pas compter… v’là qu’elle recommence ! On va perdre du temps, les autres derrière, ça va les agacer grave…sourire, sourire ! Aurevoirmerci ! Ah, salut, Maria ! V’là que tu fais les courses ! C’était bien hier avec les gosses ? Tiens, toi aussi tu prends des petits Lu…Oui, c’est pour les gamins, comme chez nous ! Tu sors à quelle heure, ce soir ? …Bon, alors, à tout-à-l’heure ! Salut, Bonjour à Jean-Jean! Bonjour ! Ohlala, le caddy ! Ils sont combien chez eux ? Douze ? Et y a de la sucrerie, de la sucrerie, elle va les tuer ses mômes ! Aurevoir merci ! Bonjour ! …. Ah ! le code-barre ? Où il est le code -barre ? Faut que j’appelle Rainette !… Oui, Madame, j’attends la chef de rayon parce qu’il n’y pas de prix sur les petits poisVont encore s’impatienter les gens et la queue ça s’allonge, la queue ça s’allonge, ça l’aurait bien fait rigoler Cédric ! Mais la queue qui s’allonge pour moi, c’est pas du plaisir, ah ben non alors ! Parce que c’est leurs gueules à eux qui s’allongent… Combien tu dis ? Quel code ? C’est bon ! Y pourraient pas mettre les codes sur les produits, non ? Boulot de merde ! Ah oui, merci ! Au Revoir, Madame… Bon après-midi vous aussi ! J’aime pas quand c’est l’après-midi, rapport que je me sens lourde même si j’ai pas déjeuné…avec le comptage de caisse, du coup, j’serai pas à la maison avant 9 h ce soir…Les mômes, ils vont m’attendre…Bonjour…vous avez pas pesé les poireaux ? …non, non, ça dérange pas ! Allez vite les peserça me donne une petite pause, pourvu qu’elle courre pas…Du coup, le type derrière là il commence à prendre l’air impatienté…ça me tue ça…leur gueule c’est ça qui donne le stress… c’est vrai quoi !

     

    Au revoir ! Merci !

     


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  • Jean-Pierre Leguéré

    22 janvier 2020

    1

    Les voici toutes les trois réunies à la terrasse de ce restaurant qu’elles affectionnent pour sa qualité mais surtout pour son imprenable vue sur le lac. L’été, c’est souvent qu’elles viennent y prendre un verre en fin d’après-midi pour attendre l’heure merveilleuse où le lac prend feu. Mais ce soir de fin janvier, elles y sont pour dîner près de la flamboyante cheminée dont le manteau est décoré fort classiquement de casseroles et de poêles de cuivre. Leur place est immuable autour de la table ronde : face à face Gabrielle Arimendi et Sarah Guez, entre elles, Aurélie Beaulieu. C’est à son instigation qu’elles sont réunies toutes les trois. Au téléphone, elle a annoncé à Gabrielle :

    — Je vous veux à dîner toutes les deux ! Demain soir, ça irait ? J’ai un grand projet pour nous trois… Je vous invite au lac !

    Nul doute que dans son esprit le «Demain soir, ça irait ?» n’était qu’une formule de politesse ; elle n’imaginait pas que ses deux amies puissent lui dirent non. Il y a quelque chose d’impétueux dans le foisonnement roux de sa chevelure, dans ses prunelles bleu-vert, dans son port de tête que souligne un collier fait de cordage d’or. A cela s’ajoute l’ampleur de ses gestes et cette haute taille et cette souplesse de son corps : Aurélie flamboie, danse, subjugue, fascine parfois. Elle le sait, elle en joue. Comment lui résister ?

    Elles ont commencé par parler de leur vie quotidienne, de leur travail surtout. Sarah qui est étalagiste est en état d’excitation : elle voit pointer les fêtes de Noël ; il y a déjà trois ou quatre mois qu’elle dessine pour certains de ses clients, qu’elle prévoit les accessoires, qu’elle se soucie des éclairages, et voici déjà le temps de la réalisation, elle s’inquiète des ajustements, des oublis, des modifications de dernier moment demandés par certains de ses clients. Gabrielle de son côté qui est architecte d’intérieur se prépare pour l’article que veut publier une revue d’ameublement sur ses travaux. Quant à Aurélie, elle est coach pour les cadres de grandes entreprises, mais sa passion est la peinture. Elle commence à être connue, ses toiles exposées et achetées. Et c’est justement de peinture qu’elle veut parler avec ses deux amies…

    — Ecoutez moi les filles, j’ai un projet et j’aimerais le réaliser. Il ne peut se faire sans vous deux.

    Les deux jeunes femmes restent muettes mais leurs regards interrogent et Gabrielle esquisse un mouvement de la main droite qui l’invite à parler :

    — Voilà ! Je voudrais créer une toile inspirée de ce tableau qui représente Gabrielle d’Estrée et sa soeur…

    Dans la mémoire de Sarah défile rapidement son musée imaginaire :

    — Tu veux parler de ce tableau, où la sœur de Gabrielle d’Estrée lui pince le sein ?

    — C’est exactement cela et pour vous rafraichir la mémoire si besoin est, j’en ai apporté cette médiocre reproduction photographique… Pour tout dire, j’aimerais que vous en soyez le sujet…et que le tableau soit prêt pour l’anniversaire de Gabrielle, le 25 mars, qui est aussi, si ma mémoire est bonne le second anniversaire du jour où vous êtes pacsées, non ?

    Sarah affiche une mine dubitative ; le dos de son pouce caresse ses lèvres légèrement pincées, ses yeux grands ouverts interrogent ceux de Gabrielle. Et cette dernière, mi-amusée, mi-gênée se fait l’interprète de son amie :

    — Ecoute, Aurélie, ce n’est pas un peu nu quand même…?

    Aurélie affiche une mine mi-sévère mi-amusée :

    — Gabrielle Arimendi, tu me déçois ! je ne te savais pas si pudibonde. De plus le tableau n’a rien de polisson ; les doigts qui étreignent le sein droit veulent simplement signifier que la maîtresse d’Henry IV est enceinte… D’ailleurs, regardez... voyez, au fond du tableau, en arrière-plan une sorte de duègne est penchée sur son ouvrage. Vous la voyez ? Sa présence n’encourage guère à la lubricité ! Il y a de l’audace dans ce tableau mais vraiment aucune trace d’une sexualité débridée…

    Elle termine sa phrase en riant mais Sarah exprime à son tour sa réticence tout en cherchant l’appui de Gabrielle sans vraiment le trouver :

    — Et que feras-tu de cette toile ? Où l’exposeras-tu ? À qui la vendras-tu peut être ?

    — Que te voilà bien inquiète et bien pudique ! Je ne vendrai pas ce tableau, Sarah, je ne l’exposerai même pas si vous vous y opposez. Vous n’êtes pas des modèles, mais le sujet même du tableau ; vous êtes, vous le savez bien, des amies précieuses. Mon seul plaisir est de vous représenter toutes les deux ; je l’avoue, c’est encore plus un désir qu’un plaisir. Un désir de mon regard, un désir de vous recréer de tout mon être avec mon pinceau et mes huiles… Oui, rassure-toi Sarah, Gabrielle et toi, vous en serez seules propriétaires toutes les deux ; vous en disposerez comme vous l’entendez !

    Gabrielle s’amuse un peu d’imaginer leur intimité avouée, elle commence à flirter avec l’idée :

    — Quel serait le décor, la mise en scène ? Les mêmes que sur le tableau ?

    Il y a un temps de silence. Aurélie les imagine déjà toutes les deux : Gabrielle, la belle brune, cheveux longs, épanouie, pétulante, généreuse, et Sarah, la plus jeune, les cheveux noirs et bouclés, les yeux tout aussi noirs, reflets d’une intense et souriante vitalité. Elle a le corps plus discret que celui de la compagne qu’elle chérit mais les charmes en sont certains...

    Elle reprend la parole pour s’écrier en appuyant sur les voyelles de son nom  :

    —Gabrielle ! Je ne veux pas faire une copie, ce ne serait qu’une caricature. Je veux vous montrer telles que vous êtes en notre temps. Le tableau représente deux sœurs d’une cour royale, le mien, le nôtre, représentera simplement deux amantes d’aujourd’hui dans leur accomplissement. Nous ne sommes plus au XVI° siècle ! Je réinventerai l’espace, le décor, les couleurs…!

    Sarah peu convaincue marmonne un mumm dubitatif, puis :

    — Je me moque de poser nue…nous nous connaissons toutes les trois, (elle a un sourire complice) mais je ne veux pas figurer nue sur un tableau. Même si tu jures qu’il ne sera qu’à nous, nous ignorons tous quel sera l’avenir et entre les mains de qui il peut tomber.

    Elles avaient terminé leur salade, le serveur arrive dont la venue coupe leur conversation ; il demande ce que ces dames ont choisi comme dessert ; elles se regardent sans mot dire, les yeux de Gabrielle les interrogent et elle annonce : comme d’habitude, Valentin : une gelée de fraises épicées et sa pana ccota !

    La conversation reprend avec cette réflexion de Gabrielle à Sarah, sur un ton tout à la fois sec et moqueur :

    — Ecoute, ma Sarah, les princesses dans leur baignoire ne sont pas montrées dans leur nudité ; on ne voit que le haut, pas le bas ! Et tu ne t’es pas gênée encore cet été à te montrer seins nus à Dinard…Alors ?

     — « Bordeaux n’est pas Dinard », proteste Sarah, continuant à tergiverser ». Une image désagréable traverse l’esprit de Gabrielle : Aurélie et elle cherchant à obtenir un permis de construire face à une fonctionnaire tatillonne, suspectant un projet malhonnête…

    Sagement, Aurélie décide en elle-même qu’il ne faut pas forcer la décision, que le conflit risque de conduire à une plus grande fermeture de la part de Sarah. Elle propose gaiement :

    — Allons, les filles, séparons-nous pour ce soir ! Quelques heures de réflexion nous permettront de voir plus clair, non ?

    Chacune rentra chez elle. Gabrielle et Sarah avaient en effet décidé de garder chacune leur appartement. A portée de pied l’une de l’autre, les deux compagnes s’invitaient chaque jour à diner chez l’une ou chez l’autre ; chaque lit était tour à tour la couche commune de leur repos et de leur félicité. Pourtant, ce soir-là, Sarah préféra la solitude. Elle eut même ce mot de fiel :

    — A te voir, ce soir, franchement, je me demande si ton amoureuse, c’est pas Aurélie…

    Gabrielle préféra ne répondre que par un haussement d’épaule, puis, sans même se concerter, elles se quittèrent sans un baiser, sans une accolade.

    Pourtant, il ne fallut que quelques jours pour que Sarah cède enfin, que les filles retrouvent leurs étreintes, qu’Aurélie leur montre les esquisses du projet, qu’enfin elles tiennent la pose avec des rires dorés et des émotions de toutes les couleurs. Cinq semaines après, Aurélie est encore à l’œuvre, mais la représentation est là. S’il reste quelque chose de la composition de François Clouet, ce n’est plus guère que le thème : deux jeunes femmes au bain. Loin des riches draperies et des nombreux accessoires, le décor est d’une grande sobriété, la baignoire est posée sur une longue pelouse verte qui semble tomber au loin dans la mer. A gauche de la baignoire, un escabeau porte les vêtements des baigneuses, leurs teintes claires chantent avec celles d’un chapeau de paille enrubanné et d’une écharpe jetés sur le sol. Quant à la gestuelle des baigneuses, elle est tout autre que celle de la favorite de Henry IV et de sa soeur. Il ne s’agit plus d’une sorte d’annonciation, mais bien d’une mutuelle adoration : la main de Sarah caresse le sein de sa compagne, leurs regards se croisent dans le désir et la tendresse. Un jour qu’elles contemplent toutes les trois l’évolution du tableau, Gabrielle dit :

    — Vous savez à quoi ça me fait penser ? Loin de l’anecdote, Il y a une sorte d’intemporalité dans ton tableau, Aurélie, il me fait un peu penser à un Hopper…

    — Whaou…Hopper, comme tu y vas ! Et ça te plait ? Cà vous plait ?

    Aurélie a encore du travail, elle s’encourage en pensant au minutieux travail de Clouet, surtout elle anticipe la fête qu’elles feront toutes les trois quand elles accrocheront le tableau chez Gabrielle…

     

    2

    Nul besoin que Giovanni Pisanello vous dise qu’il est Florentin. Il y a quelque chose en lui de Laurent de Médicis, même visage ovale, même nez droit, l’acuité du regard et, pour pousser la ressemblance, la barbe et la moustache de même couleur que ses cheveux bouclés, châtains foncés. Ce jour de mai où il a sonné à la porte, Aurélie est d’autant moins étonnée que lors d’une précédente visite, il lui avait avoué adopter la stratégie d’arriver sans prévenir de façon à trouver l’artiste à l’œuvre, sans apprêt.

    — Aurélie, je suis heureux de vous trouver chez vous ! M’accorderez-vous quelques instants ou suis-je importun ?

    — Certes, non, M. Pisanello ! Ou plutôt certes oui ! Pardonnez ma confusion… vous êtes le bienvenu Quelle bonne surprise ! Donnez-moi votre manteau…

    Son empressement s’explique bien : marchand d’art, Giovanni Pisanello aime découvrir et suivre les jeunes talents. Ils se sont rencontrés quelques années plus tôt lors d’une exposition de jeunes artistes du Bordelais, il s’était immédiatement intéressé à son travail au point de lui acheter quelques toiles. Il se souvient qu’il les a fort aisément revendues.

    La toile était sur le chevalet, l’artiste donnait les dernières touches de pinceaux aux nuages qui passent dans le ciel des « deux filles à la baignoire »., des nuages d’une gris transparent. Elle arrête immédiatement le regard puis l’intérêt du marchand. Il s’exclame avec une spontanéité enthousiaste :

    — Je le veux Aurélie !

    — M. Pisanello, vous me voyez désolée, au regret, vraiment, mais il n’est pas à vendre…

    — Qu’importe ma belle ! Faites-en une copie !

    —Une copie ? Non, c’est vraiment impossible ! J’ai des liens d’amitié avec mes commanditaires… Non, je ne veux pas. Ce serait trahir une amitié précieuse

    — Est-ce l‘amitié de ces si charmants modèles ?

    Il y a un moment de silence où le marchand ne cesse de se rapprocher, puis de s’éloigner du tableau

    — Si elles s‘en apercevaient, ce serait horrible…

    — Je vous jure qu’elles ne s’en apercevraient pas le moins du monde. Je connais des acheteurs en Italie qui s’intéresseraient sans nul doute à cette petite merveille

    — Je vous en, prie n’insistez pas M. Pisanello, vous me gênez…

    — Ecoutez, je vous en propose 6000 € ; c’est une belle somme, non ? Vous voyez combien je crois à votre talent…

    — Vraiment, c’est non ! Que se passerait-il si je peignais une copie, que vous la vendiez, que cela leur vienne à l’oreille …Vous imaginez ?

    — Eh bien, peignez quelque chose de différent ! A peine différent bien sûr…

    Une inspiration ? L’idée fait son chemin dans la tête d’Aurélie. Ce serait acceptable... et puis si la toile se vend en Italie, quel risque vraiment ? Pisanello sent que le silence de son interlocutrice est la bruyante expression d’une muette hésitation … Aussi fait-il semblant de s’intéresser à une nature morte posée sur une chaise, puis au chat noir, bien vivant, mais endormi sur un coussin posé sur une table basse…

    Vient l’instant ou Aurélie bascule. Elle dit simplement et presque à voix basse :

    —7500 euros…

    — C’est trop ! Mais 6900 et dites-moi quand il sera prêt ?

    La réponse fuse :

    — Six semaines, ça ira ?

    — laissez-moi en prendre quelques photos et puis, mon dieu, montrez-moi donc à quoi vous avez occupé vos pinceaux depuis la dernière fois que nous sommes vus…

     

    3

    Vint le 25 mars, jour anniversaire prétexte de la toile ! Les trois amies fêtèrent l’accrochage sans témoin. Au prétexte que la chambre située dans l’appartement de Gabrielle était plus grande que celle de l’appartement de Sarah, c’est chez Gabrielle que le tableau trouva sa place. Après l’accrochage, toutes trois se retrouvèrent au restaurant du Lac, dans la salle même où elles avaient décidé de l’existence de la peinture.

    Les premières soirées, les deux amantes passèrent beaucoup de temps à le regarder, à se regarder comme dans un miroir, un miroir qui, elles en étaient bien conscientes, reflétait tout autant les sujets que l’âme et les désirs de l’artiste. Quelquefois, leurs regards allaient du tableau au corps de l’une d’entre elles pour chercher les minuscules différences, comme la longueur de l’annulaire de Sarah qu’elles s’accordaient à trouver trop petite ou l’aréole d’un sein de Gabrielle qu’elles auraient peinte plus large, et elles riaient de se découvrir sous un nouveau jour. Lentement, elles s’habituèrent à la présence de leurs semblables qui ne l’étaient pas tout à fait. Gabrielle, pleinement heureuse, avait le sentiment que le tableau veillait sur leurs amours et leur sommeil ; Sarah, secrètement, regrettait parfois la présence qu’elle jugeait intrusive d’Aurélie à travers la représentation qu’elle avait faite d’elles.

    Il se passa presque un an jusqu’à ce que Sarah reçoive une lettre. Avant même d’en avoir ouvert l’enveloppe, elle avait reconnu l’écriture d’Antoine. C’était deux lignes en tout et pour tout :

    « J’ai payé cher d’apprendre tes goûts pour l’autre sexe, mais j’ignorais qu’en plus d’être lesbienne, tu étais aussi exhibitionniste ! » Le petit mot était signé du seul prénom d’Antoine. S’y trouvait jointe, la photographie de leur tableau.

    Ce fut d’abord un instant de confusion mentale, d’agitation physique. Puis le calme revint et avec lui cette question lancinante : Antoine ! Mais pourquoi Antoine ? Comment Antoine avait-il eu vent de l’existence du tableau ? Où l’avait-il vu, qui l’avait autorisé à le photographier ? Comment était-ce possible ? Gabrielle ou Aurélie lui auraient-elles confiés l’image ? Laquelle des deux ? Laquelle avait mis dans le domaine public ce qui devait rester dans la sphère privée ? Laquelle avait trahi la confiance mutuelle ? Les deux ? A moins que ce soit quelqu’un d’autre ? Mais qui ? La question la tourmentait sans relâche.

    Antoine et Sarah avait partagé leur vie pendant 2 ans, avec ardeur, non comme une liaison passagère mais comme un engagement profond. Pourtant un matin de juin, alors qu’ils étaient encore au lit, Sarah avait déclaré à Antoine :

    — Antoine, tu vas rire…en fait, je préfère les femmes ! Ne m’en veux pas Antoine, tu n’y es pour rien, mais en fait, j’ai rencontré quelqu’un, une fille…

    — Arrête, t’es pas drôle. On part demain matin en Corse ! Youpi, c’est les vacances…. Allez ! Petit’déj ?

    — Ecoute, Antoine, je t’en prie, je suis désolée, vraiment désolée. Je te chéris mais la vérité est que j’ai rencontré une fille…Tu me connais, je ne suis pas capable de mentir, de mener une double vie…

    Antoine s’était levé brusquement, comme si un serpent était entré dans leur lit :

    — Je n’y crois pas…Qu’est-ce que tu me racontes, Sarah ?

    Leur discussion avait duré longtemps, Antoine incrédule, Sarah véhémente. A la fin de la matinée, ils pleuraient dans les bras l’un de l’autre, tétanisés d’émotion.

    Ils avaient quand même fait le voyage en Corse. Ils avaient admiré les calanques de Piana tout aussi bien que les aiguilles de Bavella, ils avaient marché ensemble dans les sentiers de montagne, ils s’étaient promenés dans le maquis, la main dans la main, émus du parfum mélangé des cistes et des genêts et du myrte et de la lavande. Mais chaque soir, Sarah s’isolait quelques minutes et allumait son portable pour parler à son amante. A leur retour, elle était partie vivre près de Gabrielle. Antoine n’avait pas su reconstruire un nouveau couple. Il était allé de passade en passade sans se consoler du paradis perdu. Sarah était toujours en arrière-plan dans sa pensée ; malgré un amour imprescriptible pour Sarah, il avait gardé beaucoup d’amertume de cet échec. Ils ne s’étaient pas revus depuis maintenant plus de deux ans.

    A peine la lettre lue, Sarah se précipita chez Gabrielle. Cette dernière entendit la clé dans la porte et, sans quitter son ordinateur des yeux, elle cria gaiement :

    — C’est toi, Sarah ?

    — Oui, c’est moi !

    Et s’approchant vivement de son amie, les yeux plein de colère :

    —Gabrielle, comment t’as pu nous faire ça ?

    — Faire « ça » quoi ? Qu’est ce qui te prend ? Tu dis plus bonjour maintenant ? dit-elle en se levant pour embrasser son amie.

    — Non, je ne t’embrasse pas ! Je te déteste ! et, brandissant la photo :

    — Oui, réponds-moi, comment t’as pu nous faire ça ?

    Gabrielle prit la photo, la regarda, puis regarda Sarah :

    — Pourquoi te fâches-tu comme ça ? Je ne comprends pas. Bon, c’est une photo… Ce n’est pas moi qui l’ai prise, je te promets…

    — Regarde comment elle m’est arrivée : dans cette enveloppe avec ce petit mot d’Antoine !

    Gabrielle lut le message, puis lança :

    — Sarah, ça suffit ! Je n’ai bien sûr pas envoyé de photos à Antoine ou à quiconque ! Ni celle-là ni une autre !

    Puis, elle regarda la photographie, avec une extrême attention, avant de la redonner à Sarah :

    — Et d’abord, regarde, ce n’est pas notre tableau… Bien sûr, il est presque pareil mais compare les nuages, ils sont plus nombreux, et, sur l’escabeau, regarde le bleu de ta robe : sur notre tableau, c’est un bleu clair, presque ciel, alors que là il est beaucoup plus foncé, il évoque la gentiane, non ? …Même nos corps me paraissent plus souples, plus amoureux…

    — C’est vrai…Tu as raison. Mais alors, ce serait la photographie d’une copie ? Aurélie aurait peint une copie…enfin, ce n’est pas possible… A moins que ce soit quelqu’un d’autre ? Est-ce que le tableau est signé ?

    Gabrielle prit une loupe sur sa table de travail et chercha la signature :

    —Oui, tu as raison, c’est signé A. Beaulieu, au même endroit et comme sur notre tableau.

    Les deux jeunes femmes se regardèrent, Sarah se sentait atterrée, Gabrielle l’était beaucoup moins, un sourire à peine esquissé, laissait percer qu’elle s’amusait un peu de la situation. Sarah s’en aperçût :

    — Mais bon dieu, Gabrielle, on dirait que cela te fait plaisir !

    — Hé bien…Cela me peine que tu sois aussi malheureuse, mais, après tout, qu’est-ce-que cela peut bien nous faire qu’il existe des copies ? C’est plutôt flatteur, non ?

    — Flatteur, Tu trouves ? Hé bien pas moi ! Je ne me suis pas mise à aimer les filles pour ressentir qu’au moment où je me couche, un tas de sales types se couchent eux aussi et me contemplent et se disent : Putain ! Pourquoi cette fille ne sort-elle pas du tableau pour venir me caresser dans mon lit ? Nous nous étions mis d’accord, toi et moi, avec Aurélie pour que la toile reste dans notre intimité, qu’elle ne circule pas. Je me sens trahie ! Et toi, c’est tout ce que cela te fait !

    — Oui, c’est vrai, d’accord, Aurélie a fait un peu fort, mais bon, on ne va pas en faire un drame… Arrête d’être aussi braquée contre les mecs…Ce sont peut-être des filles qui nous regardent ! Et puis, dis donc, c’est peut-être moi au lieu de toi, qu’ils ont envie de glisser sous leurs draps !

    Elle rit et s’approcha de Sarah, visage presque contre visage, et lui caressa tendrement la joue, puis elle poursuivit :

    — Peu importe…Ecoute voir, on va en parler avec Aurélie…

    — Oui, naturellement, et elle va m’entendre…Crois moi ! Tu ne te souviens pas de mes réticences quand elle nous a dit son projet ? Et toi, tu l’as défendue au mépris de ce que je disais… Merde, Gabrielle, j’avais raison ! …Avant d’en parler avec Aurélie, je veux appeler Antoine, lui demander des explications… Après tout, il m’a écrit, il doit bien imaginer que je vais répondre…j’ai encore son numéro dans mon portable, je vais lui téléphoner !

     

    4

    L’échange téléphonique leur apprit qu’Antoine avait été convié à un dîner, dans la banlieue bobo de Bordeaux, à Pessac, chez l’un de ses amis, Sylvain Lebel, avocat de son état. Ils étaient une dizaine autour de la table. En face de lui, se trouvait une femme, plus souriante que vraiment jolie, il en aimait la voix, ses propos l’amusaient, pourtant, l’attention qu’il lui portait se trouvait détournée par l’attraction qu’exerçait sur lui un tableau, accroché seul sur le mur, en majesté, juste au-dessus d’elle. Il n’y avait d’abord accordé qu’un regard distrait, mais, intrigué, il y revenait sans cesse tant il avait le sentiment que les personnages lui étaient familiers. Malgré son envie brûlante d’aller voir de plus près, il avait su attendre la fin du repas pour s’en approcher et comprendre pourquoi le tableau éveillait en lui tant d’attraction : les jeunes femmes étaient parfaitement reconnaissables, c’étaient Sarah, son ex-compagne, avec Gabrielle, la jeune femme qui la lui avait arrachée.

    Profondément troublé, il avait voulu savoir d’où venait la toile. A ses questions, Lebel avait répondu qu’il avait vu le tableau sur le site internet d’un marchand d’art italien, établi à Florence et que, séduit par les personnages, la couleur, la composition, il le lui avait acheté. Son ami n’avait fait aucune difficulté à donner à Antoine l’adresse du site internet du marchand florentin.

    Aurélie était à son chevalet quand elles sonnèrent chez elle puis entrèrent en force, comme pour une perquisition. Sans se soucier d’un bonjour et sans la moindre aménité Sarah lui montra la photo :

    — Aurélie, tu peux nous expliquer ce tableau ?

    L’artiste regarda la photo, longuement. Hésitante, embarrassée, fuyant la question, elle finit par répondre :

    — Comment tu l’as eue cette photo ?

    — Peu importe et c’est une trop longue histoire… Nous, ce que l’on veut savoir c’est si oui ou non tu as peint cette copie ?

    — Heu…Hé bien, Sarah, ce n’est pas vraiment une copie, c’est tout juste une inspiration…

    Gabrielle, tentant de limiter la colère de Sarah qu’elle sentait monter, regarda Aurélie en souriant, comme si l’affaire était mineure et intervint d’une voix posée :

    — Ecoute, Aurélie, copie, inspiration, peu importe, visiblement, c’est toi qui as peint cette toile-là. Tu sais bien quels étaient nos accords... Sarah est peinée, il faut la comprendre… nous sommes toutes les deux un peu surprises… un peu fâchées, c’est vrai, tu n’aurais pas dû…

    — Non, je n’aurais pas dû… je suis désolée ; de bonne foi, je croyais que la toile ne serait pas vendue en France… Je ne sais pas vraiment ce qui s’est passé ; l’acheteur m’a convaincu avec des bobards…

    Cette dernière phrase fit bondir Sarah :

    — Les bobards, c’est ton rayon ! Tu nous as menti, trahi, je te déteste… Non, Gabrielle, je ne suis pas « un peu fâchée » comme tu dis, je me sens trompée, traitée en marchandise… Et toi, Gabrielle, oui toi ! je vois bien que tu es de son côté…vous me faites mal, je vous hais toutes les deux…

    Le fiel de la déception imprégnait tout son être, ses yeux disaient sa colère, sa bouche disait son dégoût, ses mains tremblaient… Elle jeta la photo à la figure de Gabrielle et quitta l’atelier en claquant la porte.

    En rentrant chez elle, elle se jeta sur son lit et pleura jusqu’à ce qu’elle s’endorme, épuisée. Le lendemain matin, elle se réveilla de bonne heure, bien avant l’aube, lourde du souvenir de ce qui s’était passé la veille, habitée tout à la fois par le sentiment profond d’avoir été trahie et par la rage de se venger. C’était moins à Aurélie qu’à Gabrielle qu’elle en voulait ; elle ressentait tout le désespoir d’une amante bafouée. Tout est terminé entre elle et moi, dit-elle à voix haute, et puis une fois encore, à voix plus basse : oui, tout est terminé, vraiment terminé.

    Sarah savait qu’à midi, comme chaque jour, Gabrielle partait en salle de sport. Elle chercha un cutter, le mit dans son sac et y ajouta la clé de l’appartement de Gabrielle. Comme prévu, l’appartement était désert, Sarah se rendit droit dans la chambre, sortit son cutter et s’attaqua au tableau ; d’un seul geste, elle trancha la toile en deux, séparant la partie qui contenait le portrait de Gabrielle de celle qui portait le sien, puis elle découpa soigneusement la partie qui la représentait de façon à l’extraire du cadre. Elle la roula et la mit dans son sac.

    Elle allait sortir quand elle se ravisa pour se planter devant le tableau découpé et le regarder longuement. D’elle, il ne restait rien d’autre que ses doigts mutilés sur le sein de son amante. Elle fit glisser la bague de son annulaire, symbole de leur union, pour la déposer, près du lit, sur la table de chevet de Gabrielle, elle y ajouta la clé de l’appartement. Puis, après un dernier regard, elle rentra chez elle.

     


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  • Jean-Pierre Leguéré

    11 novembre 2019

     

    Il y avait quelque temps déjà que sa belle créole lui avait dit : « « je vais voyager un peu » et vint le jour, à l’heure du petit déjeuner, où elle lui dit : « je partirai demain ».

    Monsieur Syracuse l’avait interrogée : où allait-elle ? Quand reviendrait-elle ? Dans ce parler créole dont elle gardait l’usage quand elle faisait semblant de se fâcher, elle lui reprocha sa curiosité :

    — Espèce de fouyaya ! Je ne sais pas où je vais, je ne sais pas quand je reviendrai ! Mais je serai vite de retour… Et puis, l’air tout à la fois mutin et grave, en le regardant dans les yeux et en le menaçant de l’index de sa main droite :

    — Louwis, tu m’attendras, hein, mon aimé ?

    En vérité la seule chose qu’Anna Syracuse savait, c’est qu’elle avait une envie de Sud, une envie irrépressible. Le lendemain matin, elle était partie.

     Pour Monsieur Syracuse, il y eut d’abord une période paisible et même d’une joyeuseté discrète ; il jouissait de sa liberté. Point d’excès, mais le droit de hurler dans la maison, d’écouter du jazz au milieu de la nuit, de manger quand il en avait envie, de pisser dans le jardin et même d’aller au casino sans entendre les réticences de son épouse. Pour être plus tranquille encore, il avait donné quelques jours de congé à la gouvernante et au jardinier. Ils y virent une curieuse extravagance ; la première déclara qu’elle n’avait pas prévu de vacances à ce moment-là, le second plaida les besoins incessants d’un jardin qu’il aimait comme le sien. Allez ouste ! Qu’on me laisse seul !

     Il ne fallut pas deux semaines pour que la solitude se change lentement en une morne lassitude, puis en inquiétude, une inquiétude prégnante qui resserrait son cœur. Elle apparaissait surtout la nuit et provoquait songes, rêves, caucherêves, cauchemars. Allez donc interdire les rêves ! Ce sont d’incontrôlables trublions, révélateurs des douleurs cachées, découvreurs d’audacieuses débauches, provocateurs de chaos. Au réveil, ils nous trouvent égarés, mal-à-l’aise, épuisés d’avoir laissé vivre le plus profond de nous-mêmes, nos souvenirs, nos terreurs, nos angoisses, nos désirs inavoués et parfois même inavouables.

     La première fois qu’il rêva, Monsieur Syracuse suivait Anna en des jardins orientaux. Rien que de naturel : elle aimait les jardins, et cultivait ce qui lui restait d’exotisme. Il se réveilla à Grenade. Oui, c’est cela, à l’Alhambra de Grenade ! Elle était certainement à Grenade où ils avaient vécu de si belles heures autrefois. Après s’être frotté les yeux et caressé le front, il pensa Dieu que je suis stupide ! Elle peut être tout aussi bien au paradis d’Ispahan que dans les senteurs épicées de Zanzibar ou encore à Marrakech dans les jardins Majorelle !

     La nuit suivante, il rencontra Anna au plus profond d’une forêt. Il voulut secrètement l’épier. Il la suivit, veillant à éviter tout bruit qui révèlerait sa présence, se cachant derrière un gros tronc dès qu’elle semblait vouloir s’arrêter. Il lui sembla qu’elle dansait pour séduire les plus beaux arbres, aux fûts droits et de grande hauteur, puis il la vit choisir et enlacer l’un d’entre eux, embrasser son écorce avec passion, se presser contre lui avant de s’affaisser à ses pieds. La scène le réveilla transpirant. Monsieur Syracuse s’interrogea sur le lieu de cet érotisme sylvestre : Thaïlande, Congo, Australie ? Mais bien vite, il se demanda de qui ce bel arbre pouvait-il être le substitut ? Anna avait-elle un amant ? L’avait-elle laissé, lui, pour partir avec l’une de ses anciennes conquêtes dont elle lui avait, avec beaucoup d’imprudence (et d’impudeur), révélé l’existence ?

     La jalousie le mordit chaque jour plus cruellement. Quand il ne cherchait pas dans sa mémoire la chanson de sa voix, le parfum de ses cheveux, la soie de son corps, exténué, Il ne vivait plus qu’entre les rêves de nuit et les songes de jour. Il entreprit de déplacer la lourde mappemonde installée dans son bureau pour la placer dans le salon près du canapé où il passait la plupart de son temps ; il l’interrogeait, la faisait tourner du doigt, tentant d’imaginer les lieux les plus probables de sa fugue.

     Une nuit, elle lui apparut sous la forme d’un papillon. Il la reconnut parce que ses ailes portaient les couleurs vives d’une de ses robes. L’insecte voletait autour d’un feu, dangereusement, au point qu’il se consuma en vives flammes. Monsieur Syracuse en fut saisi d’angoisse. Il s’en délivra en se disant que les rêves n’étaient pas prémonitoires.

     Il y eut encore bien d’autres nuits, bien d’autres rêves jusqu’à celui-ci : Monsieur Syracuse se rêva dans une rue inconnue, marchant le long d’un haut mur sombre. Il entendit alors au-dessus de lui le bruissement d’un vol d’oiseau, il leva la tête et vit un vol de cigognes volant vers le Nord, puis un instant après, les suivant avec grâce et légèreté, le corps de sa femme. Il l’appela, il l’appela encore, Anna poursuivit son vol. Bientôt le mur la cacha à son regard. Il tenta de le franchir, ses doigts, ses ongles s’accrochèrent aux pierres rugueuses, Il s’éleva de quelques centimètres, tomba, recommença et recommença encore Jusqu’à ce qu’il s’éveille, couvert de sueur, les mains agrippées à son drap. Pourtant, se dit-il, il y a du bon : elle vole vers le Nord… Les rêves sont souvent prémonitoires...Elle va bientôt rentrer à la maison !

     Quelques jours après, au petit matin, il fut réveillé par le bruit de petits cailloux projetés sur les volets de leur chambre et il entendit : Louwis, Louwis, je suis là !

    Ils se fêtèrent et puis, tout de même, il ne put s’empêcher de se plaindre de sa disparition, il maudit ses silences, il lui raconta ses rêves, il expliqua combien elle lui avait manqué.

    Elle l’écouta avec patience, puis mêlant compassion et doux reproche, elle lui dit :

    — Allons, Louwis, de quoi tu te plains tu ? Je t’ai manqué, dis-tu ? Mais tu viens de me dire le contraire, ne m’as-tu pas dit que chacune de tes nuits était entièrement occupée de moi, de nous… Quand dis-tu la vérité, vilain menteur ?

     


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  • Jean-Pierre Leguéré

    5 juin 2019

     

    Je me suis réveillée ce matin en pensant une fois de plus à mon cher grand-père Killian MacKen. Cela fait tout juste quarante ans aujourd’hui qu’il est mort et que j’ai hérité de lui tous ces véhicules : une voiture de pompiers, un camion benne, une ambulance, une locomotive, mais aussi un antique carrosse. Nul besoin d’un grand garage, tous ces objets sont des miniatures, accompagnées d’un joli petit chapiteau de cirque au couleurs vives. Au-dessus de l’entrée, un calicot crie, en lettres d’or : MACKEN CIRCUS. J’ai rassemblé tous ces souvenirs dans une vitrine de verre trouvée chez un brocanteur et posée sur une table basse installée dans ma grande pièce-à-vivre. Cette exposition est tout ce qui reste de l’étonnant métier qu’exerçait mon grand-père : dresseur et montreur de puces.
    Comme son nom l’indique mon grand-père était d’origine irlandaise. Il avait vécu en Irlande du Sud la majeure partie de son enfance mais las de la guerre des deux Irlande il avait quitté très tôt le pays avec ma grand-mère et leur toute petite fille Hanna dans les années Vingt. Très vite ma grand-mère était morte, sans doute des fatigues et des privations qu’avaient entrainées leur vie errante à travers l’Europe, de capitale en capitale, dans une roulotte qui suivait scrupuleusement celle de Martius Kellerman, le célèbre dresseur de puces allemand. Je ne sais pas exactement dans quelles circonstances les deux hommes s’étaient rencontrés, comment Killian Macken était devenu l’apprenti de Kellerman ni comment les deux hommes s’étaient liés d’amitié au point qu’à sa mort le maître avait donné à l’élève tout le matériel qui composait son cirque, y  compris les artistes.
    Je suis moi aussi comme ma mère et mon grand-père, une Mac Ken, Tara Macken. Mon père, n’en parlons pas ! Il a pris la poudre d’escampette avant même que je franchisse le vertigineux parcours qui m’a conduit de cet habitacle si chaud si douillettement obscur que fut le ventre de ma mère à l’épouvantable lumière et à la froideur de ce monde. Je ne sais rien de lui, je me suis toujours interdite de tarauder Hanna, ma mère, pour qu’elle m’en dise plus. J’avais bien trop peur de la peiner. Je ne vous parle de l’absence de mon père que pour expliquer pourquoi je porte le même nom que mon grand-père et pourquoi il est sans doute la figure d’homme qui a le plus compté dans ma vie
    Nous habitions loin de lui et nous nous rencontrions rarement, ce qui explique sans doute l’aura dont l’entourait mon imagination.  Il fallut attendre mes huit ans pour que je passe plusieurs jours chez lui, à l’occasion de mon anniversaire. Il existe une photo de moi à cet âge Ma mère l’avait posée sur le piano dont elle jouait chaque jour. Jolie frimousse, piquetée de taches de rousseur coiffée d’une longue chevelure blonde. Ses élèves lui disaient c’est votre fille ? Comme elle vous ressemble ! comme elle a l’air mutin!, comme elle a les yeux malicieux !, Moi je ne vois rien de tout cela, que les taches de rousseur dont  j’étais fière et je le suis encore..
    C’est donc à Pâques que  nous sommes allés le voir, en Bretagne dans la maison où il avait choisi de vieillir, à l’orée de la forêt de Brocéliande, entre Plélan-le-Grand et Paimpon. Il me semble, aujourd’hui encore, que rien ne lui allait mieux que cette forêt dont les arbres ne cessent de se raconter des histoires de fées et de lutins.
    Il nous attendait assis sur le petit muret qui entourait sa propriété, jambes pendantes car il était de petite taille. Avec son habit vert et son chapeau, sa canne et son bâton, il me fit penser immédiatement à l’un de ces leprechauns qui font partie de notre folklore à nous, les Irlandais. Il ne lui manquait qu’un trèfle à quatre feuilles à la boutonnière ! Heureusement il était de caractère plus souriant et moins cynique que la célèbre petite créature…
    Nous n’étions pas depuis une heure chez lui, que je lui posais la question qu je retenais depuis trois quart d’heure : Dis, c’est vrai grand-père que tu es dresseur de puce ?  La réponse est venue, aussi directe qu’avait été la question : Tu sauras cela quand tu seras grande, quand tu auras huit ans, c’est-à-dire… ?  Je battis des mains : Demain, c’est demain !
    Il tint parole ! Et le lendemain après le déjeuner, nous nous sommes retrouvés tous les trois dans une pièce attenante à la maison mais indépendante. Sur le linteau de la porte, il avait peint en lettres rouges « Kilian & Tara Macken Circus ». Dès l’entrée, il se dirigea vers une grande table sur laquelle était mis en place une piste entourée de gradins sur lesquels étaient assis des spectateurs de plomb. Proche de la table, il y avait une petite console et, sur ce meuble, une dizaine de petites boites. Grand père me dit :
    Voilà leur logis ! Viens que je te présente ! Hola les puces ! Voici ma petite fille Tara du » Kilian et Tara Circus » !  IL me donna une loupe pour que je puisse mieux les regarder. Tu vois ,je les garde dans ces petites boites Dans celle-ci vivent mes préférées, il y a Sara, c’est avec elle que j’ai le plus de complicité et puis avec elle, voilà Daphné et-celle-là qui est un peu plus petite, c’est en fait un garçon - ils sont tous plus petits que les filles-,  il s’appelle Brad. Il en avait ainsi une douzaine qu’il récoltait sur les chats…Il m’assura que c’était bien peu : à la grande époque, j’en avais jusqu’à 200 ! IL en faut beaucoup, tu sais, parce qu’elles ne vivent gère que trois à six mois…
     Les petites bêtes étaient équipées de fils d’or d’une extrême finesse que ses mains manipulaient avec délicatesse et dextérité, cette même dextérité qu’il avait pour déplacer les puces avec une petite pince semblable à une pince à épiler. Cette pince lui était fort utile pour les nourrir : il les prenait une à une et, après avoir relevé la manche de sa chemise, il les posait sur son bras gauche. Elles le piquaient pour se nourrir. Je me souviens lui avoir demandé s’il avait mal, il me rassura et avait ajouté que depuis le temps qu’il travaillait, il était immunisé.
    Et le spectacle commença, un spectacle qu’il était capable de présenter en cinq langues apprises tout au long de ses voyages. Les numéros se succédèrent : la puce-funambule qui progressait sur un fil tendu entre deux poteaux, les puces joueuses de football qui poussaient un petit pois, et puis le défilé de la reine dans son carrosse, l’enterrement, les défilés de véhicules…
    Le même jour, en cadeau d’anniversaire, il m’offrit, accroché à une chaine d’or, le plus joli de ses minuscules carrosses. Fait d’or et d’argent, il est incroyablement réaliste avec ses fenêtres, son minuscule  marche-pied mobile,  ses roues qui tournent.  Voilà maintenant 40 ans que je le porte moins comme un bijou original que comme un talisman protecteur. J’y tiens tant qu’il fut la cause d’une rupture amoureuse révélatrice.  
    C’était quelque temps après la mort de grand père. J’avais une liaison avec Gabriel ; sous ce prénom séraphique se cachait un sacré voyou bagarreur. J’aimais caresser ses bosses, il aimait caresser mes courbes. Ce n’était pas le Cantique des cantiques mais la chose suffisait à nous faire chanter. Hélas, un jour, au petit matin, au lit, alors que nous étions nus encore, avec un petit sourire moqueur, il n’a demandé : Hé, Tara, C’est quoi ce truc ridicule que t’as entre les seins ?  Tu te prends pour une cousine de la reine d’Angleterre ? J’aurais pu lui répondre avec humour quelque chose comme « Occupe- toi de tes puces !  Au lieu de cela, je me suis mise dans une colère démesurée. Je l’ai frappé avec rage de mes deux poings fermés et je lui ai crié des paroles définitives : Fiche-moi la paix ! Tire- toi ! Ne reviens jamais ! Il s’est posément rhabillé en me regardant droit dans les yeux puis il m’a donné une gifle comme jamais je n’en n’avais reçue, enfin, il est parti, non sans claquer la porte. Nous ne devions pas tenir plus que ça l’un à l’autre puisque nous ne nous sommes plus jamais revus.
    L’évènement fut révélateur : je sus ce matin-là que l’attachement que j’avais pour mon grand-père était profondément ancré au plus profond de moi.  Ma relation avec lui ne relevait pas du seul souvenir, aussi pieux soit-il ; il me semble qu’il vivait en moi.
    Killian Macken, mon grand père est mort un jour, en fin d’après-midi, dans la forêt, à quelques centaines de mètres de sa maison.  J’en eus du chagrin, j’en ai bien plus, aujourd’hui encore, vingt ans après, avec ce regret lancinant que je ne lui avais pas assez porté attention, que je ne l’avais pas assez écouté, que je l’avais admiré, aimé, sans le lui avoir assez dit. Mais n’est-ce pas ce que nous ressentons presque tous quand nous mettons en, terre le corps de l’un d’entre nos proches - à moins qu’il soit disparu, cendres et fumées ?


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  • Jean-Pierre Leguéré

    22 mai 2019

     

    Désirs et délires du soir.  Bruissement du soleil d’aurore
    Entre soir et matin, un point, c’est tout ? J’en voudrais savoir encore !
    Sous le point d’entre-deux se développent les plus étranges histoires
    La nuit n’est pas seulement un bain de sommeil.

    Si, vrillé par la curiosité , vous avez l’audace de vous glisser dans ce minuscule interstice
    Vous verrez l’ancrage des yeux, et l’approche des lèvres et la dévoration des bouches
    Et, dans un nid de soie, la violente douceur des sublimes adorations,
    Avant que volent vers les cumulus les auréoles des serments éternels

     La nuit est propice aux émotions obscures, aux passions irrationnelles.
    L’œil sur le point, votre regard dévoilera peut-être la foudre d’une divine révélation,
    Ou encore la soudaineté d’une de ces illuminations qui transforment une vie.

    Le point d’entre-deux fait crisser les sabliers,
    Fait battre le balancier des horloges, accélère l’ancre des goussets et des montres.
    En un instant, c’est un univers qui bascule.  


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