• Jean-Pierre Leguéré

    5 juin 2019

     

    Je me suis réveillée ce matin en pensant une fois de plus à mon cher grand-père Killian MacKen. Cela fait tout juste quarante ans aujourd’hui qu’il est mort et que j’ai hérité de lui tous ces véhicules : une voiture de pompiers, un camion benne, une ambulance, une locomotive, mais aussi un antique carrosse. Nul besoin d’un grand garage, tous ces objets sont des miniatures, accompagnées d’un joli petit chapiteau de cirque au couleurs vives. Au-dessus de l’entrée, un calicot crie, en lettres d’or : MACKEN CIRCUS. J’ai rassemblé tous ces souvenirs dans une vitrine de verre trouvée chez un brocanteur et posée sur une table basse installée dans ma grande pièce-à-vivre. Cette exposition est tout ce qui reste de l’étonnant métier qu’exerçait mon grand-père : dresseur et montreur de puces.
    Comme son nom l’indique mon grand-père était d’origine irlandaise. Il avait vécu en Irlande du Sud la majeure partie de son enfance mais las de la guerre des deux Irlande il avait quitté très tôt le pays avec ma grand-mère et leur toute petite fille Hanna dans les années Vingt. Très vite ma grand-mère était morte, sans doute des fatigues et des privations qu’avaient entrainées leur vie errante à travers l’Europe, de capitale en capitale, dans une roulotte qui suivait scrupuleusement celle de Martius Kellerman, le célèbre dresseur de puces allemand. Je ne sais pas exactement dans quelles circonstances les deux hommes s’étaient rencontrés, comment Killian Macken était devenu l’apprenti de Kellerman ni comment les deux hommes s’étaient liés d’amitié au point qu’à sa mort le maître avait donné à l’élève tout le matériel qui composait son cirque, y  compris les artistes.
    Je suis moi aussi comme ma mère et mon grand-père, une Mac Ken, Tara Macken. Mon père, n’en parlons pas ! Il a pris la poudre d’escampette avant même que je franchisse le vertigineux parcours qui m’a conduit de cet habitacle si chaud si douillettement obscur que fut le ventre de ma mère à l’épouvantable lumière et à la froideur de ce monde. Je ne sais rien de lui, je me suis toujours interdite de tarauder Hanna, ma mère, pour qu’elle m’en dise plus. J’avais bien trop peur de la peiner. Je ne vous parle de l’absence de mon père que pour expliquer pourquoi je porte le même nom que mon grand-père et pourquoi il est sans doute la figure d’homme qui a le plus compté dans ma vie
    Nous habitions loin de lui et nous nous rencontrions rarement, ce qui explique sans doute l’aura dont l’entourait mon imagination.  Il fallut attendre mes huit ans pour que je passe plusieurs jours chez lui, à l’occasion de mon anniversaire. Il existe une photo de moi à cet âge Ma mère l’avait posée sur le piano dont elle jouait chaque jour. Jolie frimousse, piquetée de taches de rousseur coiffée d’une longue chevelure blonde. Ses élèves lui disaient c’est votre fille ? Comme elle vous ressemble ! comme elle a l’air mutin!, comme elle a les yeux malicieux !, Moi je ne vois rien de tout cela, que les taches de rousseur dont  j’étais fière et je le suis encore..
    C’est donc à Pâques que  nous sommes allés le voir, en Bretagne dans la maison où il avait choisi de vieillir, à l’orée de la forêt de Brocéliande, entre Plélan-le-Grand et Paimpon. Il me semble, aujourd’hui encore, que rien ne lui allait mieux que cette forêt dont les arbres ne cessent de se raconter des histoires de fées et de lutins.
    Il nous attendait assis sur le petit muret qui entourait sa propriété, jambes pendantes car il était de petite taille. Avec son habit vert et son chapeau, sa canne et son bâton, il me fit penser immédiatement à l’un de ces leprechauns qui font partie de notre folklore à nous, les Irlandais. Il ne lui manquait qu’un trèfle à quatre feuilles à la boutonnière ! Heureusement il était de caractère plus souriant et moins cynique que la célèbre petite créature…
    Nous n’étions pas depuis une heure chez lui, que je lui posais la question qu je retenais depuis trois quart d’heure : Dis, c’est vrai grand-père que tu es dresseur de puce ?  La réponse est venue, aussi directe qu’avait été la question : Tu sauras cela quand tu seras grande, quand tu auras huit ans, c’est-à-dire… ?  Je battis des mains : Demain, c’est demain !
    Il tint parole ! Et le lendemain après le déjeuner, nous nous sommes retrouvés tous les trois dans une pièce attenante à la maison mais indépendante. Sur le linteau de la porte, il avait peint en lettres rouges « Kilian & Tara Macken Circus ». Dès l’entrée, il se dirigea vers une grande table sur laquelle était mis en place une piste entourée de gradins sur lesquels étaient assis des spectateurs de plomb. Proche de la table, il y avait une petite console et, sur ce meuble, une dizaine de petites boites. Grand père me dit :
    Voilà leur logis ! Viens que je te présente ! Hola les puces ! Voici ma petite fille Tara du » Kilian et Tara Circus » !  IL me donna une loupe pour que je puisse mieux les regarder. Tu vois ,je les garde dans ces petites boites Dans celle-ci vivent mes préférées, il y a Sara, c’est avec elle que j’ai le plus de complicité et puis avec elle, voilà Daphné et-celle-là qui est un peu plus petite, c’est en fait un garçon - ils sont tous plus petits que les filles-,  il s’appelle Brad. Il en avait ainsi une douzaine qu’il récoltait sur les chats…Il m’assura que c’était bien peu : à la grande époque, j’en avais jusqu’à 200 ! IL en faut beaucoup, tu sais, parce qu’elles ne vivent gère que trois à six mois…
     Les petites bêtes étaient équipées de fils d’or d’une extrême finesse que ses mains manipulaient avec délicatesse et dextérité, cette même dextérité qu’il avait pour déplacer les puces avec une petite pince semblable à une pince à épiler. Cette pince lui était fort utile pour les nourrir : il les prenait une à une et, après avoir relevé la manche de sa chemise, il les posait sur son bras gauche. Elles le piquaient pour se nourrir. Je me souviens lui avoir demandé s’il avait mal, il me rassura et avait ajouté que depuis le temps qu’il travaillait, il était immunisé.
    Et le spectacle commença, un spectacle qu’il était capable de présenter en cinq langues apprises tout au long de ses voyages. Les numéros se succédèrent : la puce-funambule qui progressait sur un fil tendu entre deux poteaux, les puces joueuses de football qui poussaient un petit pois, et puis le défilé de la reine dans son carrosse, l’enterrement, les défilés de véhicules…
    Le même jour, en cadeau d’anniversaire, il m’offrit, accroché à une chaine d’or, le plus joli de ses minuscules carrosses. Fait d’or et d’argent, il est incroyablement réaliste avec ses fenêtres, son minuscule  marche-pied mobile,  ses roues qui tournent.  Voilà maintenant 40 ans que je le porte moins comme un bijou original que comme un talisman protecteur. J’y tiens tant qu’il fut la cause d’une rupture amoureuse révélatrice.  
    C’était quelque temps après la mort de grand père. J’avais une liaison avec Gabriel ; sous ce prénom séraphique se cachait un sacré voyou bagarreur. J’aimais caresser ses bosses, il aimait caresser mes courbes. Ce n’était pas le Cantique des cantiques mais la chose suffisait à nous faire chanter. Hélas, un jour, au petit matin, au lit, alors que nous étions nus encore, avec un petit sourire moqueur, il n’a demandé : Hé, Tara, C’est quoi ce truc ridicule que t’as entre les seins ?  Tu te prends pour une cousine de la reine d’Angleterre ? J’aurais pu lui répondre avec humour quelque chose comme « Occupe- toi de tes puces !  Au lieu de cela, je me suis mise dans une colère démesurée. Je l’ai frappé avec rage de mes deux poings fermés et je lui ai crié des paroles définitives : Fiche-moi la paix ! Tire- toi ! Ne reviens jamais ! Il s’est posément rhabillé en me regardant droit dans les yeux puis il m’a donné une gifle comme jamais je n’en n’avais reçue, enfin, il est parti, non sans claquer la porte. Nous ne devions pas tenir plus que ça l’un à l’autre puisque nous ne nous sommes plus jamais revus.
    L’évènement fut révélateur : je sus ce matin-là que l’attachement que j’avais pour mon grand-père était profondément ancré au plus profond de moi.  Ma relation avec lui ne relevait pas du seul souvenir, aussi pieux soit-il ; il me semble qu’il vivait en moi.
    Killian Macken, mon grand père est mort un jour, en fin d’après-midi, dans la forêt, à quelques centaines de mètres de sa maison.  J’en eus du chagrin, j’en ai bien plus, aujourd’hui encore, vingt ans après, avec ce regret lancinant que je ne lui avais pas assez porté attention, que je ne l’avais pas assez écouté, que je l’avais admiré, aimé, sans le lui avoir assez dit. Mais n’est-ce pas ce que nous ressentons presque tous quand nous mettons en, terre le corps de l’un d’entre nos proches - à moins qu’il soit disparu, cendres et fumées ?


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  • Jean-Pierre Leguéré

    22 mai 2019

     

    Désirs et délires du soir.  Bruissement du soleil d’aurore
    Entre soir et matin, un point, c’est tout ? J’en voudrais savoir encore !
    Sous le point d’entre-deux se développent les plus étranges histoires
    La nuit n’est pas seulement un bain de sommeil.

    Si, vrillé par la curiosité , vous avez l’audace de vous glisser dans ce minuscule interstice
    Vous verrez l’ancrage des yeux, et l’approche des lèvres et la dévoration des bouches
    Et, dans un nid de soie, la violente douceur des sublimes adorations,
    Avant que volent vers les cumulus les auréoles des serments éternels

     La nuit est propice aux émotions obscures, aux passions irrationnelles.
    L’œil sur le point, votre regard dévoilera peut-être la foudre d’une divine révélation,
    Ou encore la soudaineté d’une de ces illuminations qui transforment une vie.

    Le point d’entre-deux fait crisser les sabliers,
    Fait battre le balancier des horloges, accélère l’ancre des goussets et des montres.
    En un instant, c’est un univers qui bascule.  


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  • Jean-Pierre Leguéré

    16 janvier 2019

     

    Le chemin dans cette forêt solognote aux essences multiplies, hauts douglas, chênes sessiles de grand âge, charmes et bouleaux, était rectiligne, aussi la vis-je arriver de fort loin.  Ce fut d’abord, une apparition blanche et filiforme, nimbée du jeu de la lumière entre les essences et les feuillages, l’ensemble flottant un peu et semblant danser légèrement au dessus du sol.
    Bientôt je m’aperçus qu’elle n’était pas vêtue de blanc mais d’une longue robe légère de cette couleur indéterminée entre blanc et beige, légèrement dorée qui rappelle le champagne. Je vous l’ai dit, la charmante était mince, fluide et cette minceur s’allongeait d’une ombrelle qu’elle tenait ouverte malgré la discrétion du soleil en cette soirée d’automne, de la même teinte que sa robe. Vagabondait à ses côtés un noble lévrier persan au poil lisse et soyeux, de ceux qu’on désigne comme saluki. C’est une race que je connais plus particulièrement parce que l’une de mes tantes en avait un.
     
    Plus nous avancions plus elle me paraissait gracieuse. Je me réjouis de la présence du chien : je suis timide, gauche, facilement mal à l’aise et je n’aurais su comment l’aborder. La présence du lévrier allait faciliter l’abord : complimenter le chien permettrait par approches successives de complimenter la maitresse, Je pourrais aller du pelage à la robe et de là, si j’en trouvais l’audace, à la délicieuse carnation du visage et des épaules qu’elle avait fort découvertes. Plus j’avançais, plus elle m’intriguait. Que faisait-elle seule sur ce chemin, éloignée de toute habitation ? Et pourquoi ces légères chaussures à talons qu’on eut bien vu sur les tapis d’un salon mais guère sur un chemin forestier pierreux ? Qu’importe, la jeune femme était gracieuse. Ô combien gracieuse !

    Tout en marchant, nous étions arrivés à la rencontre l’un de l’autre. Comme prévu, après un léger sourire à la maîtresse, je me tournai vers le chien : Oooh ! Quel beau saluki tu fais, toi ! Et elle, aussitôt : Comment ? Vous savez que c’est un saluki ? Les personnes capables de me le dire sont bien rares… J’expliquai, non sans exagérer un peu, mon intimité avec les lévriers persans. La conversation s’engageait à merveille.

    Tout à coup, je la vois regarder par terre. Les yeux allumés, le visage brutalement coloré de rouge,  la lèvre supérieure légèrement relevée sur la gauche ; de son pied droit elle semble vouloir écraser le sol et la voilà qui se met à crier : un scarabée ! un scarabée ! Noir, brillant, bombé, c’était effectivement un beau spécimen de scarabée. Rageusement, elle attaque le malheureux de son haut talon comme pour l’enterrer profondément dans le sol, puis s ‘acharne encore et encore.

    Je n’ai pas d’amour particulier pour les scarabées, mais j’ai la faiblesse d’aimer les animaux, et de redouter la colère des humains. La furie meurtrière qui se trouvait devant moi me parut aussi capable d’écraser du talon un homme qu’un insecte.

    Mon dieu, qu’elle était devenue laide ! Je lui souhaitai bonne promenade et poursuivis mon chemin.


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  • Jean-Pierre Leguéré

    19 janvier 2019

     

    Ma mère, ma mère, le marchand de sable ne passe plus.

    Ma mère, avec ton rire clair, tu disais :
     - Mon enfant, mon enfant, le sable te pique les yeux, le marchand de sable est passé,…Oust ! au lit, C’est l’heure de dormir !
    Bientôt l’endormante enchantait l’enfant d’une dernière chanson, et lui l’enfant disait :  Encore encore ! Et puis bientôt s’abandonnait. Sentait-il seulement son dernier baiser ?

    Parfois du lit de l’enfant s’envolaient quelques blanches colombes, et parfois aussi des oiseaux gris, comme le sont les tourterelles, annonciateurs des inquiétudes solitaires, des chagrins enfouis, des vols lourds de caucherêves

    Ma mère, ma mère, ton rire clair résonne toujours en mes oreilles sourdes aux bruits du jour, mais le marchand de sable, lui, ne passe plus jamais.

    Les bleus de mes vies se noient dans l’ondoyante, la chatoyante moire noire de mes nuits. Elle recèle en ses plis les douleurs mêlées des abandons et des incendies et des blessures de l’âme et du temps qui passe et des deuils sans fin.
    Parfois vient un rappel minuscule, une piqûre aiguë, une légère morsure ; parfois c’est un coup sourd qui déclenche une douleur lancinante, insupportable ; parfois, ce sont de simples errements dans un paysage brûlé.

    Ma mère ma mère, où trouve t’on le marchand de sable ?
    Faut il aller dormir au bord de la mer au sable sans cesse lavé ?
    Faut il aller dormir en des oasis de figues et de palmiers près des sables du désert ?
    Ou faut-il se refuser à dormir pour éviter les chaos de la nuit?

    Ne me réponds pas, je le sais, où que j’aille ou que je me pose,
    Ma mère, ma mère, le marchand de sable ne passe plus.



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  • Jean-Pierre Leguéré

    6 décembre 2017

     

    C’est donc cela être mort ? Se retrouver en sa seule compagnie, sans personne avec qui parler, condamné au soliloque ? À vrai dire, j’ai connu bien des vivants dans la même situation, quelques égrotants, mais aussi bien des freluquets, enfermés dans un triste ménage ou, pire encore, retenus d’approcher l’Autre.
    Quand même, je ne pensais pas finir comme ça… Ma dépouille allongée dans l’herbe, une dépouille à deux balles. Oui, deux balles tirées par je ne sais qui. Mon dernier souvenir, c’est juste ces deux détonations. Je ne me suis pas rendu compte que je passais définitivement d’un état à un autre. Comment ai-je donc été assassiné ? Où quand, qui, comment, pourquoi ? De ces injonctions journalistiques pour relater un fait divers, je ne connais de réponse que le où ; bien sûr, la situation fait que j’ai pris de la hauteur, mais tout de même, j’aimerais posséder les autres réponses. Nullement par esprit de représailles ou de vengeance, pas plus par goût du châtiment, ni parce que je serais épris de justice. Non, juste, par curiosité, c’est tout. Je dois pourtant m’avouer à moi-même qu’un nom m’est venu tout suite à l’esprit :  Antoine… Mais je m’en veux de cet immédiat soupçon. Il y a tant d’autres possibilités.


    J’aime Fabienne, mais, pour les raisons mêmes qui faisaient que j’en étais tombé amoureux, bien d’autres en sont venus à la désirer : ses longues jambes, ses formes rondes et longues tout à la fois, ses cheveux, bruns et courts sous la casquette, sa gouaille et puis cet air gavroche qui rappelait Jeanne Moreau dans « Jules et Jim ». Et comme Fabienne aimait être aimée, elle en a mis quelques uns dans son lit, enfin, dans notre lit. Lit conjugal, appelons-les choses par leur nom. J’étais ulcéré bien sûr mais j’ai fait moi aussi quelques anicroches à nos vœux de fidélité. Du coup chacun tenait l’autre par la barbichette. Nous n’étions pas vraiment jaloux, nous savions intimement que ce n’était de part et d’autres que passades. Pourtant, avec l’arrivée d’Antoine, il s’est passé quelque chose. J’ai ressenti que je devenais de trop. Antoine ? Peut-être…


    La nuit venait de tomber. Comme tous les soirs, Tom et Lulla, nos deux épagneuls, étaient dehors, dans le parc de la propriété. Brusquement, ils se sont mis à gronder puis aboyer furieusement. Nous les entendions très bien parce que nous étions tous les deux dans le salon silencieux ; moi, je lisais dans mon fauteuil un roman polar de Gardner, "Chantage à l’œil" dont je ne connaitrai jamais la fin ; ma femme, assise au bureau, faisait les comptes ; c’est qu’elle aime l’argent, Fabienne ! Et nous en avons. Et même beaucoup, c’est fou tout ce dont nous avons hérité… Ça a fait des envieux, voire des ennemis, de toute sorte ! Y compris dans la famille, du moins sa famille à elle… Nous nous sommes regardés,  Fabienne et moi. Elle m’a dit, je m’en souviens bien, elle m’a dit d’une voix pressante, mais presque basse, comme pour ne pas effaroucher l’éventuel intrus : « Hugo, faut voir… Y a quelqu’un dans le parc ».


    Je suis sorti ; effectivement j’ai vu une ombre furtive près du grand chêne, là où se trouve mon corps maintenant. Je ne peux pas dire que j’ai vu distinctement l’assassin. Un homme, j’en suis presque sûr ; avec sur la tête un bob, du moins il me semble ; de la taille d’Antoine, peut être. Je ne pourrais témoigner de rien de concret, de probant. Je pourrai juste inventer un peu, par jalousie, pourquoi pas ?  Mais personne, bien sûr, ne me demandera rien.


    Les premiers qui sont venus près du chêne, près du cadavre en fait, ce sont les chiens. Ils se sont tus, m’ont flairé et puis se sont couchés près de moi. Ce n’est que longtemps après que Fabienne est arrivée, son portable à la main. Me voyant à terre, elle a hésité, comme si elle n’osait pas toucher ce corps qu’elle avait si souvent pressé, cajolé, caressé. Finalement, d’un geste décidé, elle a mis le portable dans sa poche ; elle a pris ma main gauche, puis mon poignet pour chercher le pouls. Qu’elle n’a pas trouvé. Alors elle est allée poser sa main sur ma veine jugulaire. Là, elle a compris, elle a murmuré : « Seigneur !» et puis encore un peu plus fort « Mon Dieu, mon Dieu ! » et elle repartie vers la maison telle une ombre fuyante. Les chiens sont restés.


    J’aurais préféré un peu plus de passion, qu’elle prenne mon corps à peine refroidi dans ses bras, qu’elle embrasse mon visage, qu’elle dépose un dernier baiser sur mes lèvres. J’ai toujours été comme ça, dans l’espoir des effusions. Et presque toujours déçu, justement parce que j’en espérais plus et plus encore et que cela faisait fuir les mieux disposées.


    La suite est aisément prévisible, tout le monde la connaît par cœur. La télévision en donne une représentation, parfois même plusieurs, chaque soir. Jusqu’à l’écœurement.  Fabienne téléphonera, puis arriveront les voitures de flics, l’ambulance qui emportera ma dépouille à la morgue, le commissaire qui énoncera des hypothèses…Ah le proc ! Ce sera sans doute Bonnichon, un type un peu sec, arrogant, mais pas avec moi : il ne peut oublier que nous sommes allés à l’école ensemble et qu’à l’époque on le surnommait Belle Mamelle ! Ça va lui faire tout drôle cette dernière rencontre… Il y aura aussi les techniciens de la crime et  le légiste et les photographes, et puis ce lieu de toutes les bêtes fascinations : la scène de crime. Je vomis ces kilomètres de film, ces heures de dialogues poussifs, ces lieux communs de l’humaine conjugaison... Pourtant, c’est de cette boue là que sortira sans doute un jour le nom de mon assassin ou ceux de mes assassins. Et si c’était Antoine et Fabienne, tous les deux ? Ignoble pensée, à chasser… À chasser tout de suite ! Mais qui alors ? Qui ?


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