• Jean-Pierre Leguéré

    6 décembre 2017

     

    C’est donc cela être mort ? Se retrouver en sa seule compagnie, sans personne avec qui parler, condamné au soliloque ? À vrai dire, j’ai connu bien des vivants dans la même situation, quelques égrotants, mais aussi bien des freluquets, enfermés dans un triste ménage ou, pire encore, retenus d’approcher l’Autre.
    Quand même, je ne pensais pas finir comme ça… Ma dépouille allongée dans l’herbe, une dépouille à deux balles. Oui, deux balles tirées par je ne sais qui. Mon dernier souvenir, c’est juste ces deux détonations. Je ne me suis pas rendu compte que je passais définitivement d’un état à un autre. Comment ai-je donc été assassiné ? Où quand, qui, comment, pourquoi ? De ces injonctions journalistiques pour relater un fait divers, je ne connais de réponse que le où ; bien sûr, la situation fait que j’ai pris de la hauteur, mais tout de même, j’aimerais posséder les autres réponses. Nullement par esprit de représailles ou de vengeance, pas plus par goût du châtiment, ni parce que je serais épris de justice. Non, juste, par curiosité, c’est tout. Je dois pourtant m’avouer à moi-même qu’un nom m’est venu tout suite à l’esprit :  Antoine… Mais je m’en veux de cet immédiat soupçon. Il y a tant d’autres possibilités.


    J’aime Fabienne, mais, pour les raisons mêmes qui faisaient que j’en étais tombé amoureux, bien d’autres en sont venus à la désirer : ses longues jambes, ses formes rondes et longues tout à la fois, ses cheveux, bruns et courts sous la casquette, sa gouaille et puis cet air gavroche qui rappelait Jeanne Moreau dans « Jules et Jim ». Et comme Fabienne aimait être aimée, elle en a mis quelques uns dans son lit, enfin, dans notre lit. Lit conjugal, appelons-les choses par leur nom. J’étais ulcéré bien sûr mais j’ai fait moi aussi quelques anicroches à nos vœux de fidélité. Du coup chacun tenait l’autre par la barbichette. Nous n’étions pas vraiment jaloux, nous savions intimement que ce n’était de part et d’autres que passades. Pourtant, avec l’arrivée d’Antoine, il s’est passé quelque chose. J’ai ressenti que je devenais de trop. Antoine ? Peut-être…


    La nuit venait de tomber. Comme tous les soirs, Tom et Lulla, nos deux épagneuls, étaient dehors, dans le parc de la propriété. Brusquement, ils se sont mis à gronder puis aboyer furieusement. Nous les entendions très bien parce que nous étions tous les deux dans le salon silencieux ; moi, je lisais dans mon fauteuil un roman polar de Gardner, "Chantage à l’œil" dont je ne connaitrai jamais la fin ; ma femme, assise au bureau, faisait les comptes ; c’est qu’elle aime l’argent, Fabienne ! Et nous en avons. Et même beaucoup, c’est fou tout ce dont nous avons hérité… Ça a fait des envieux, voire des ennemis, de toute sorte ! Y compris dans la famille, du moins sa famille à elle… Nous nous sommes regardés,  Fabienne et moi. Elle m’a dit, je m’en souviens bien, elle m’a dit d’une voix pressante, mais presque basse, comme pour ne pas effaroucher l’éventuel intrus : « Hugo, faut voir… Y a quelqu’un dans le parc ».


    Je suis sorti ; effectivement j’ai vu une ombre furtive près du grand chêne, là où se trouve mon corps maintenant. Je ne peux pas dire que j’ai vu distinctement l’assassin. Un homme, j’en suis presque sûr ; avec sur la tête un bob, du moins il me semble ; de la taille d’Antoine, peut être. Je ne pourrais témoigner de rien de concret, de probant. Je pourrai juste inventer un peu, par jalousie, pourquoi pas ?  Mais personne, bien sûr, ne me demandera rien.


    Les premiers qui sont venus près du chêne, près du cadavre en fait, ce sont les chiens. Ils se sont tus, m’ont flairé et puis se sont couchés près de moi. Ce n’est que longtemps après que Fabienne est arrivée, son portable à la main. Me voyant à terre, elle a hésité, comme si elle n’osait pas toucher ce corps qu’elle avait si souvent pressé, cajolé, caressé. Finalement, d’un geste décidé, elle a mis le portable dans sa poche ; elle a pris ma main gauche, puis mon poignet pour chercher le pouls. Qu’elle n’a pas trouvé. Alors elle est allée poser sa main sur ma veine jugulaire. Là, elle a compris, elle a murmuré : « Seigneur !» et puis encore un peu plus fort « Mon Dieu, mon Dieu ! » et elle repartie vers la maison telle une ombre fuyante. Les chiens sont restés.


    J’aurais préféré un peu plus de passion, qu’elle prenne mon corps à peine refroidi dans ses bras, qu’elle embrasse mon visage, qu’elle dépose un dernier baiser sur mes lèvres. J’ai toujours été comme ça, dans l’espoir des effusions. Et presque toujours déçu, justement parce que j’en espérais plus et plus encore et que cela faisait fuir les mieux disposées.


    La suite est aisément prévisible, tout le monde la connaît par cœur. La télévision en donne une représentation, parfois même plusieurs, chaque soir. Jusqu’à l’écœurement.  Fabienne téléphonera, puis arriveront les voitures de flics, l’ambulance qui emportera ma dépouille à la morgue, le commissaire qui énoncera des hypothèses…Ah le proc ! Ce sera sans doute Bonnichon, un type un peu sec, arrogant, mais pas avec moi : il ne peut oublier que nous sommes allés à l’école ensemble et qu’à l’époque on le surnommait Belle Mamelle ! Ça va lui faire tout drôle cette dernière rencontre… Il y aura aussi les techniciens de la crime et  le légiste et les photographes, et puis ce lieu de toutes les bêtes fascinations : la scène de crime. Je vomis ces kilomètres de film, ces heures de dialogues poussifs, ces lieux communs de l’humaine conjugaison... Pourtant, c’est de cette boue là que sortira sans doute un jour le nom de mon assassin ou ceux de mes assassins. Et si c’était Antoine et Fabienne, tous les deux ? Ignoble pensée, à chasser… À chasser tout de suite ! Mais qui alors ? Qui ?


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  • Jean-Pierre Leguéré

    10 janvier 2018

     

    - Alors nous y arrivons, tu déménages ?
    Sébastien Fixus est un septuagénaire de haute taille, son nez aquilin sous des yeux vifs lui conférerait les allures d’un rapace si la bouche et le menton d’une certaine rondeur ne corrigeaient pas cette impression. Il est si efflanqué qu‘un jour, à une jeune femme qui lui disait le plaisir qu’elle avait à voir en chair et en os l’auteur subtil de tant d’ouvrages sur la Grèce antique, ouvrages qu’elle avait lus, et relus avec le plus grand profit, Sébastien avait répondu : « En chair et en os , c’est bien  excessif, Mademoiselle, en os, en os ! ».
    Malgré ses 70 ans, assis dans un fauteuil Chesterfield d’un cuir qui, dans un autre temps, avait du être bleu-marine mais virait au vert, Sébastien, se tient ferme et droit. .Son regard, sous la broussaille des sourcils, interroge plus encore que sa parole.
    - Mais non, Papa, je ne déménage pas, j’emménage, rien de plus.
    Lui, souriant mais sarcastique :
    - Explique moi donc, Aline, comment tu peux emménager sans déménager ?
    - Cool, Papa !  je ne déménage rien de ce qui est dans ma chambre. Tout va rester ici, en l’état. C’est pourquoi, je te le répète, je ne déménage pas !
    - Déménager, emménager, je vois mal la différence pour toi comme pour moi. Tu nous fournis là un bel exemple de logomachie ! La réalité c’est que tu quittes la maison, notre maison !
    Sans acrimonie, comme si elle corrigeait avec indulgence l’erreur d’un enfant :
    - Que je quitte la maison, c’est pas nouveau, Papa ! Il y a longtemps que je veux vivre avec Alex, tu le sais très bien.
    Aline ne paraît pas plus de vingt ans. Malgré la différence d’âge, elle est bien la fille de Sébastien et de sa seconde femme morte accidentellement dix ans plus tôt. De son père elle a hérité cette élégante silhouette longiligne. De sa mère, ces longs cheveux bruns foncés, ces yeux verts, ces taches de rousseur, ce petit nez légèrement retroussé ; l’ensemble est bien fait pour émouvoir, séduire, emballer ou désespérer.
    Le visage de Sébastien se tend, se durcit, avec la rapidité du coup de vent qui, apportant quelques nuages, assombrit le ciel. Sa voix devient plus grave :
    - Ce n’est pas tant le fait que tu t’envoles que le fait que tu emménages avec ce…, cet Alex ! Je n’en sais que peu de choses, mais je suis révolté, tu m’entends , Aline, révolté par  son discours lors de notre déjeuner la semaine dernière…
    - Mais Papa, Alex, il est trop mignon, Je le kiffe grave et je te raconte pas comme il est cool et prévenant avec moi…
    - Cool !  Hé bien moi, vois-tu, je supporte mal qu’il soit aussi cool, comme tu dis. L’égoïsme stupide de son discours me disconvient. Comment peux tu apprécier que son ambition première soit de vivre aux crochets de la société ? Et qu’il l’affiche ! Il ne parle que par sigle ! RSA, APL, ASF, CAF, j’en passe… A ses yeux, l’État est une vache à lait qui se doit de l’entretenir.  Quel avenir peut te réserver un garçon aussi dépourvu d’amour propre que de bon sens ? Quelle sécurité peut il apporter à ma fille?
    - Mais papa, Alex veut devenir écrivain ! Il a du talent. Un jour il publiera, il gagnera sa vie…Nous en serons fiers !
    - Écrivain ? Tu as déjà lu quelque chose de lui ? Réponds-moi : tu as déjà lu trois lignes écrites de sa main ?
    Le soir tombe lentement. Au dehors, les couleurs s’estompent, se grisent. Le père et la fille se taisent, se fondent dans le clair-obscur. Aucun des deux ne ressent le besoin d’allumer une lampe.  Comme si cette incertaine obscurité, arrondissant les angles des meubles, les protégeait d’une querelle plus vive. Sébastien rompt le silence, ironique, presque acerbe :
    - Et où pensez-vous emménager ?
    - Un de ses cousins possède une ferme plus ou moins abandonnée. Il nous la prêtera le temps nécessaire…
    - Mais, bon sang de bois ! Tu feras quoi, toi, Aline, dans cette foutue ferme le «  temps  nécessaire » ? Bécher, semer, faucher, nourrir les poules, établer les vaches, paître les moutons ? Et tes études qu’en fais tu ?
    - Mais non Papa, je pense qu’une année sabbatique ne me fera pas de mal. Ce peut être une bonne expérience. Après je les reprendrai, mes études…
    Le regard de Sébastien Fixus se perd dans le vide quelques instants, puis trouve l’appui d’un livre sur lequel il pose la, main droite comme si ce contact allait lui fournir matière à argumenter, à convaincre. De son côté, Aline, assise sur un tabouret en face de son père ouvre la bouche comme si elle allait parler, la referme, se replie sur elle-même pour aller chercher au plus profond la force de poursuivre…Enfin, l’audace lui échappe :
    - Papa, tu sais ces vieux meubles qui appartenaient à tes parents, qui ne servent à rien dans le garde-meuble, est ce que je pourrais les emprunter ?
    Les yeux du père cherchent les yeux de sa fille. Comme incrédules. Il se cale au fond du fauteuil, joint les doigts de sa main gauche à ceux de la main droite, referme les mains, les porte devant ses lèvres en fermant les yeux, puis les abaisse sans les disjoindre et s’en serre pour scander sa réponse :
    - Ma fille chérie, je ne l’ignore pas, le rôle d’un père est de savoir donner la liberté à ses enfants, quelle que soit son émotion, sa désolation peut-être, à les voir s’éloigner. Je l’ai vécu pour ton frère comme pour ta sœur. Mais une liberté sans autonomie, cela n’existe pas. J’irais contre mon devoir en appuyant ton projet avec ce garçon. Il arrivait à ton grand-père, quand nous jouions au bridge avec ses amis, de me dire : « Fais ta bêtise, mais fais la vite ! ».  Je te dis la même chose : fais ta bêtise mais fais la vite. Et surtout sache que tu la feras sans ma complicité.

    Aline reste interdite. Elle regarde longuement Sébastien, les yeux grand ouverts, Son désarroi se lit sur ses lèvres qui tremblent un peu. Elle semble hésiter, puis elle se lève, elle sort ; elle referme sans bruit la porte derrière elle.


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  • Jean-Pierre Leguéré

    11 octobre 2017

     

    J’étais dans notre chambre et mon regard cherchait je ne savais quoi jusqu’à ce que surgisse en ma mémoire le coffret. Il fait partie de ces objets si familiers que le propriétaire en ressent la présence sans vraiment le voir, mais dont l’absence agace l’œil, inquiète l’esprit, taraude vaguement le cœur. L’évanoui nous possède alors et l’on a de cesse de le retrouver. Me voilà criant du haut de l’escalier :


    - Aïcha ! Aïcha ! Où es tu ? Tu m’entends ?


    - Oui, M’sieur Christian, j’suis en bas de l’échelle ! (va savoir pourquoi elle n’a jamais su nommer l’escalier autrement que comme l’ échelle ?)


    - As tu vu le petit coffret à bijoux de la chambre ?


    - Le p’tit coffret bois ? Ah oui, oui ! je l’ai descendu avant-hier pour le briller … je vais te le monter tout à l’heure.


    Elle ne s’est pas fait attendre. Alors Je suis resté un long moment à contempler le coffret retrouvé, posé là, sur un châle de soie orientale, fait de longues rayures parallèles noires et rouges alternées, le noir profond et silencieux, le rouge vibrant d’un son grave et chaleureux.


    Le voilà devant moi, pas plus épais ni plus large que 4 boites d’allumettes de ménage. Un subtil travail de marqueterie, où le noir de l’ébène contraste avec la teinte légèrement orangée du merisier –à moins que ce soit du poirier ?  Au centre du couvercle s’inscrit une fenêtre de cuivre doré qu’encadre un double filet du même métal. Elle était sans doute destinée à recevoir les initiales de sa propriétaire. Cela aurait du être M et L puisque le coffret appartenait à Marie-Louise Blanche ma mère qui le tenait de sa mère Marie-louise Amandine laquelle en avait hérité de sa mère, Marie-louise Françoise, laquelle le tenait de Marie-Louise Angéline, celle là même dont on racontait la terrible histoire qui s’était passée pendant la guerre de 1870 ; une bande de prussiens avinés,  histoire de rire,  l’avaient jetée, toute bébé encore, dans une valise avant de la mettre à l’eau dans le loir sous les yeux horrifiés de ses parents que les brutes avaient attachés sur les chaises de la cuisine. Par chance, plus loin en aval, des paysans avaient entendu les braillements de l’enfant et trouvé l’esquif, arrêté dans sa course par une branche de saule baignant dans l’eau.


    Mon mariage avec Pauline avait brisé la longue chaîne des initiales silencieuses des femmes de la famille et nous n’avions pas même songé à y graver les nôtres, comme si nous étions conscients de n’être que dépositaires d’un objet qui sans doute nous survivrait.


    Machinalement, j’ai ouvert le coffret pour le refermer tout aussitôt, et puis je l’ai ouvert à nouveau, lentement, cherchant à vivre avec exactitude le mouvement des mains de Pauline quand elle allait y chercher un bijou, le tenant de la main gauche et l’ouvrant de la droite avec cette gracieuse douceur qui présidait à tous ses gestes. Dans l’écrin de soie bleu ciel palie, verdie un peu par le temps, les bagues familiales sont là, éteintes depuis que personne ne les porte plus. J’ai pris celle là, anneau d’or serti d’une émeraude étoilée de diamants, que Pauline affectionnait particulièrement.  Il n’y avait entre mes doigts que métal et pierre, aride paysage dans lequel mon âme nostalgique aurait voulu faire revivre les lumineuses images du passé. En vain.


    Nos contemplations deviennent insensiblement méditation. Je songe à Pauline, à la gaieté de la maison, à la musique qui l’a déserté depuis que nous ne jouons plus à quatre mains au piano, à nos agaçantes querelles, à nos fantaisies de traversin. Où sont passées nos liesses de chair, nos noces de l’esprit ? Que faire de ce qui m’advient ? Où trouver l’apaisement ?


    Est ce toi, Pauline, qui me souffles, une fois de plus, le beau vers de Paul Valéry dans « Le Cimetière marin » :


    Le vent se lève ! …Il faut tenter de vivre !


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  • Jean-Pierre Leguéré

    26 mars 2017

     

        En dehors des météorites, de la foudre et des particules, il en pleut des choses sur la terre ! Chez les Anglais, c’est bien connu, la pluie provoque des chutes de chiens et de chats ; aux Pays-Bas, ce sont des vaches qui tombent ; en Norvège, des souris jaunes. Au Japon, Haruki Murakami rapporte que, dans la province de Kobé, il suffit que Monsieur Nakata ouvre son parapluie pour que maquereaux, sardines et sangsues jonchent la chaussée. En France, foin des bestiaires, on est, hélas, plus militaire ! Ce sont des cordes et des hallebardes que l’on reçoit. Quant à moi, d’expérience, je peux vous dire qu’il y pleut aussi des bombes.


        Au petit matin du 14 juin 1940, l’Oberleutnant Helmuth Mozart, un beau blond aux yeux bleus, embrassa la fiancée adorée aux cheveux dorés, salua joyeusement dans l’escalier le portrait du Führer d’un vigoureux  Heil Hitler, prit les commandes de son bombardier, un junker 1650, et vola vers la  Normandie. Objectif : Louviers. Juste au dessus de la ville, son escadrille largua quelques tonnes de bonnes bombes incendiaires, qualité allemande. Mozart ce matin là, ce sentait léger, presque allègre ; il visa avec précision le 4 de la rue Tatin, à deux pas de l’église Notre-Dame. Revenant de l’exode, nous ne trouvâmes plus de notre maison que ruines sur ruines.


        Dans la nuit du 11 et 12 juin 1944, soit exactement quatre ans plus tard, jour pour jour, la même opération se répéta, en anglais cette fois. Le flight commander Andrew French s’arracha aux cuisses amoureuses, allumeuses et vigoureuses de l’infirmière Britney Morse, enfila ses bottes, fila vers l’aérodrome d’Eastchurch rejoindre son squadron. Objectif : la Normandie, bombardement de la gare d’Évreux. French prit les commandes de son Mosquito, parvint sans encombre au dessus de la ville, ouvrit la trappe et murmura My god ! en laissant échapper un chapelet de bombes. La plupart d’entre elles se perdirent autour de la gare dont deux qui tombèrent précisément sur le 3 de la rue du Capitaine Herriot. Dans cette maison se trouvaient jusqu’à cet instant mon coffre à jouets, une sorte de catéchisme intitulé « La Miche de pain » dans lequel se trouvait une image hautement suggestive de Saint Joseph sur son lit de mort, mon vieil ours en peluche nommé Doudounet, essorillé de l’oreille droite, et deux poissons rouges. Par bonheur, une fois de plus, nous avions fui la ville et dormions dans une ferme à quelques kilomètres de là. Le lendemain, en fin d’après-midi, les ruines brûlaient encore, à feu couvert. Dans l’âcre et chaude odeur de poussières, de fumées et de goudrons mêlées, je vis, pour la première fois de ma vie, couler des larmes sur le visage de ma mère, debout devant notre malheur. C’était beaucoup de pluie pour un enfant.

        Peu de temps après ces évènements, on fêta mes neuf ans. Je reçus quelques cadeaux dont je n’ai aucun souvenir, par contre celui que m’offrit Cécile, une vieille tante par amitié, occupa toute ma vie. Sachant que déjà j’aimais les livres, elle m’avait offert, extraits de sa bibliothèque personnelle, huit volumes de Jules Verne dans les belles éditions originales conçues chez l’éditeur Hetzel : tranches dorées, cartonnages or et vermillon sur lesquels se détachent un ballon, un phare ou encore deux éléphants, dos polychrome dit « à l’ancre ». Parmi les titres :  Voyage au centre de la Terre, Les Enfants du capitaine Grant, Cinq semaines en ballon, Michel Strogoff... j’en passe, j’avais le choix ! Pourtant, mon attirance pour l’Île Mystérieuse fût immédiate, impérative, comme si une force extérieure m’imposait de le lire avant tout autre titre. Avant même de l’avoir ouvert, j’avais le sentiment qu’il allait me faire voyager et transformer ma vie. Beaucoup connaissent l’histoire de l’ingénieur Cyrus Smith et de ses quatre compagnons, son domestique noir Nab, le journaliste Gédéon Spilett, le marin Pencroff, et le jeune Harbert. Retenus prisonniers par les Sudistes lors de la guerre de Sécession, ils décident de quitter Richmond où ils sont prisonniers et pour fuir s’emparent d’un ballon. Pris dans un ouragan, le ballon échoue à proximité d’une île déserte. Les six-cents pages, enrichies de suggestives gravures, racontent leur exploration de l’île puis leur installation et la mystérieuse présence du capitaine Nemo qui semble veiller sur eux dans les circonstances les plus dramatiques de leurs aventures.  

        Quel père extraordinaire que ce Cyrus Smith pour quelqu'un élevé par sa seule mère ! Détenteur de tous les savoirs et aimant à le partager, chef incontestable et incontesté d’une petite société où règnent la vertu au sens originel du mot, le courage, mais aussi la bonne entente, une solidarité sans faille, un souci constant les uns des autres. Et, pour un enfant qui n’a que trop mesuré la fragilité de sa demeure, quel merveilleux refuge que Granite House, cette immense grotte découverte puis, petit à petit, aménagée par les naufragés. Indestructible, imprenable, protégée par sa situation de toute agression qu’elle vienne du ciel, de la mer ou de la terre, Granite House symbolisait en quelque sorte le ventre d’une mère et la force d’un père. Combien d’heures de ma jeune vie y ai-je passées, avec les cinq héros, à observer les oiseaux, à scruter la mer, à étudier la végétation proche, à mesurer le travail des naufragés, à m’émerveiller de la botanique et des sciences naturelles ? J’ai pris conscience  quelques décennies plus tard que je refusais de voir la fin tragique de l’île et la disparition de la grotte qui m’était si chère…

    Quand je caresse du regard ma bibliothèque, le théâtre grec, Conrad, Gary, Sénèque, Montaigne, Murakami, David Lodge, Alaa El Aswany, Philip Roth, Gabriel Marcia Marquez, Marguerite Yourcenar et tant d’autres, je vois là des affinités électives, de jubilatoires rencontres, d’intimes et durables amitiés mais, avec aucun d’eux, je ne connus à nouveau ce choc dont je suis encore aujourd’hui tout entier pénétré. Lire n’était pas seulement un refuge en des rêves moins incertains que la réalité, mais bien l’insertion en moi-même d’un être différent.

    De ma vie, bien que j’en eus parfois le désir ou la nostalgie, je n’ai jamais voulu acheter de maison.
    Mais il m’arrive encore aujourd’hui de m’installer devant l’une des grandes ouvertures de Granite House ; j’écoute le vent, je regarde tomber la pluie de printemps, j’attends la douce explosion des fleurs.



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  • Jean-Pierre Leguéré

    5 avril 2017

     

    Dans "Lassitude" de Charles Cros, cette phrase qui éveille en moi tant d’échos :
    « Je trouve que mon âme est comme une maison désertée par les serviteurs. Le maître parcourt inquiet les corridors froids n’ayant pas les clés des pièces hospitalières où sont les merveilles qu’il a rapportées de tant de voyages ».
    Les merveilles rapportées de tant de voyages sont parfois nos livres et le poème de Cros dit bien mon expérience en la matière. Vous en explorez les rayonnages, d’habitude si familiers, aujourd’hui devenus étrangers. Y-a-t-il seulement un titre dont vous ressentez l’envie de retrouver l’amitié ? Vous voilà arpentant en tous sens les rayons qui vous ont offert tant de miel. De gauche à droite, vous commencez par les plus hauts de la bibliothèque, puis de droite à gauche les rayons médians, puis vous faites encore demi tour et vous poursuivez, plié en deux, agenouillé peut être, à la recherche du béni qui ressuscitera la magie perdue… Votre regard glisse de titre en titre, revient en arrière, hésite… Vous ne rencontrez que quelques souvenirs anecdotiques : ce Musil que vous avez promené 25 ans, de vacances en vacances, avant d’oser plonger dans les pages de l’Homme sans qualité, cet Arthur Rimbaud que vous avez tenté en vain d’apprendre par cœur, cet Albert Cohen dont vos proches vous ont offert trois fois Belle du Seigneur, cet exemplaire mutilé de Madame Bovary,  victime d’une intime querelle … Et tant d’autres ! Les voilà, tous, ceux là avec qui vous avez passé tant d’heures émues. Plus aucun d’entre eux ne vous parle. Quête désolée, dénuée d’espoir, dépourvue  de  désir. Le lit d’amour n’est plus que lit de sommeil.

    Les lecteurs ressemblent aux marins d’antan, les yeux fixés sur les étoiles les plus brillantes pour connaitre leur position, choisir leur direction. Des nuages viennent-ils éteindre la nuit, les pilotes sont désorientés, les capitaines désemparés. Quant à vous, vous voilà perdu dans les constellations de livres que vous aviez classés successivement dans l’ordre alphabétique, par genre, ou selon un supposé bon voisinage ou selon vos amitiés du moment, ainsi Flaubert s’est-il trouvé logé, hasard de l’alphabet, à côte de Fitzgerald avant de se regrouper près de Stendhal pour finalement déménager et s’élever quelque temps au rang de livre de chevet. Aujourd’hui, les étoiles sont là mais vous ne les voyez plus.
    À force d’effort, de guerre lasse, un livre que vous croyez aimer d’amour vous cède ; il s’ouvre sur une page que vous connaissez bien : Apollinaire, Alcools, L’Adieu. Vos yeux parcourent ces vers si simples :


    J’ai cueilli ce brin de bruyère
    L’automne est morte, souviens t’en
    Nous ne nous verrons plus sur terre
    Odeur du temps, brin de bruyère
    Et souviens toi que je t’attends

    Rien. Nul tremblement,  nul trouble, pas même un émoi. Juste un regard froid glissant sur des lignes inanimées. Comme si ne restaient que les squelettes des signes, l’âme des mots s’étant enfoncée dans la neige blanche de la page.

    Les livres sont constitutifs de notre personnalité. C’est moi-même que j’ai perdu. Combien de temps le désir de lecture me restera t-il étranger ? L’expérience aidant, je sais qu’il n’y a pas d’autre médecine que le temps. La diète, cher ami, la diète ! Pensez à autre chose, cultivez votre jardin si vous en avez un, faites un voyage, occupez-vous de menuiserie, de peinture, de cuisine et tout cela rentrera dans l’ordre. Le temps du « lire écrire » reviendra…


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