• La complainte d'un vieux matou

    par Aimé Lamouroux

    2016

    Je suis un vieux chat, un chat paresseux et indolent. J’ai tout pour être heureux : un logis confortable et bien chauffé, un couffin douillet placé sur fauteuil moelleux d’où je peux observer les allées et venues des uns et des autres, une nourriture abondante et bien choisie, des maîtres à mes petits soins, qui sont pour moi des serviteurs dévoués et zélés, attentifs à mes moindres caprices…, et pourtant j’ai le blues. Je m’ennuie. Je m’ennuie car je ne sais pas quoi faire. Les journées passent les unes après les autres, interminables. Alors je dors ; souvent complètement, parfois que d’un œil, et quelquefois je rêve, heureusement.

    Je suis arrivé dans cette maison à l’âge de trois mois. Je venais d’un élevage de la région parisienne. On m’avait offert comme cadeau d’anniversaire à un jeune garçon qui venait d’avoir dix ans et à sa grande sœur d’environ douze ans, les enfants de mes maîtres. Je m’étais très vite adapté à ce nouvel environnement, si bien qu’après quelques semaines je me sentais complètement chez moi et j’étais très heureux.

    La vie était belle en ces temps là. J’étais jeune, gai, insouciant, vif comme la poudre. Je courais, sautais, grimpais aux arbres, et ignorais la fatigue. Les enfants jouaient souvent avec moi. La jeune fille me prenait dans ses bras, me caressait, et parfois me faisait des plaisanteries, comme celle de me mettre les chaussons de ses poupées pour me transformer en chat botté. Cela m’énervait un peu, mais en même temps cela m’amusait. Avec le jeune garçon c’était différent : il me faisait courir après des boulettes de papier qu’il lançait sur le pavé du séjour ou la terrasse de la maison, derrière lesquelles je me lançais à toute vitesse. Il se plaisait aussi à me faire sauter après un papillon en papier fixé à l’extrémité d’une fine baguette de bois qu’il agitait devant moi afin que je l’attrape. J’aimais bien, mais ce que je préférais c’était le bouchon attaché à une ficelle qu’il tirait à petits coups pour me faire croire que c’était une souris. Me laissant prendre au jeu, je bondissais alors et le saisissais entre mes pattes, toutes griffes sorties, comme s’il s’agissait d’une vraie proie. C’était toujours les mêmes jeux mais je ne m’en lassais pas.

    Lorsque j’étais seul, j’allais dans le jardin et j’essayais d’attraper tout ce qui passait à ma portée : papillons, bourdons, mouches…, mais c’était difficile, surtout les mouches qui étaient insaisissables. Par contre je capturais très facilement les petits animaux qui vivaient sur le sol, en particulier les petits lézards et les jeunes souriceaux sans méfiance dont je me régalais. Quant aux oiseaux, ils se méfiaient et se tenaient toujours hors d’atteinte.

    Deux années de pur bonheur.

    À l’âge de deux ans j’étais devenu un jeune chat vigoureux. J’allais, je venais dans tous les coins du jardin. C’était mon territoire. Il commençait à être un peu juste pour moi, si bien que de temps en temps j’entreprenais des sorties dans le voisinage. À chaque virée je m’enhardissais et j’allais de plus en plus loin, prenant tous les risques quand je traversais les rues sans crainte des bolides qui n’auraient pas ralenti pour me laisser passer. Il faut dire que, quelques maisons après la nôtre, j’avais rencontré une jeune chatte adorable qui me faisait les yeux doux et à qui je faisais le joli cœur. Elle m’attirait irrésistiblement, aussi je passais tout mon temps auprès d’elle. Je ne rentrais chez moi que pour prendre mes repas, très rapidement, et repartais aussitôt la retrouver au grand désespoir de mes maîtres inquiets. Nous avons vécu ensemble des moments très forts, surtout pendant ces nuits de pleine lune qui exaltent le plaisir des sens et rendent l’âme romantique. J’ai ainsi découvert les merveilleuses sensations qui secouent le corps et laissent épuisé mais heureux.

    Mais je n’étais pas le seul chat du quartier. D’autres que moi avaient découvert ma douce amoureuse. Hélas, elle se révéla vite infidèle et bientôt pour la retrouver il me fallut en découdre. Quand je me trouvais face à face avec l’un de ses prétendants l’affrontement était inévitable. On commençait par se toiser pour montrer notre détermination, ensuite on s’insultait avec des miaulements rageurs, et enfin on se jetait l’un sur l’autre. Les combats étaient acharnés, les empoignades très rudes. Pour montrer qu’on était le plus fort, il fallait saisir l’adversaire à pleines dents par la peau du cou et le maintenir à terre jusqu’à ce que, enfin soumis, il se retire et cède la place. Je sortais de ces combats souvent vainqueur, parfois vaincu, mais j’étais toujours prêt à recommencer. C’était ainsi, je n’y pouvais rien, quelque chose en moi m’ordonnait de le faire. Je devais être le plus fort si je voulais obtenir les faveurs de ma belle conquête.

    Toutefois, mes maîtres, voyant dans quel état déplorable je revenais, se sont inquiétés. Un jour une blessure au niveau de mon cou s’est infectée ; du pus s’écoulait de l’abcès qui s’était formé et je n’étais pas beau à voir. Ils m’ont donc amené chez le vétérinaire. Celui-ci m’a soigné, mais je ne me suis rendu compte de rien car j’ai perdu conscience sous l’effet d’une mystérieuse piqûre qui m’a endormi rapidement. Quand je me suis réveillé j’avais un énorme pansement au cou et une collerette en plastique qui me gênait beaucoup. Je devais être ridicule. Il n’était plus question pour moi de parader devant ma compagne volage. D’autres allaient occuper la place.

    Mes maîtres sont venus me chercher en fin d’après-midi. Le vétérinaire avait l’air satisfait de son travail. Il leur à même proposé ses services pour une petite intervention complémentaire, je ne sais pas quoi au juste. J’ai seulement retenu une courte phrase : « il faut le castrer, ça le calmera ». Je n’ai pas compris car je n’avais pas l’impression d’être particulièrement agité.

    J’ai donc subi cette deuxième intervention une quinzaine de jours après et, c’est vrai, elle a changé ma vie ; elle l’a même bouleversée. Je me suis senti devenir plus tranquille, plus apaisé, presque apathique, complètement débarrassé de cette sensation permanente du devoir à accomplir. Finies les courses folles dans le voisinage, finis les battements de cœur qui me faisaient tant vibrer, finies les attentes interminables auprès de l’ingrate qui m’avait déjà oublié… J’ai encore tenté quelques sorties par habitude, mais le cœur n’y était plus. Je ne mettais plus assez d’ardeur au combat et je n’avais plus le dessus. Aussi je n’ai bientôt plus quitté l’environnement proche de la maison et mon territoire s’est réduit comme peau de chagrin.

    Le bon temps était terminé.

    Quelques années ont passé. Je me suis habitué à cette vie douce et ennuyeuse. Les enfants sont partis faire des études à Paris et la maison a perdu son animation. Ils ne reviennent que de temps en temps mais ne s’intéressent plus à moi ; ils ont d’autres choses à penser.

    Quand il fait beau je m’installe sur le rebord de la fenêtre et je contemple les alentours de la maison d’un œil indifférent. Quelques oiseaux, rassurés par mon immobilité, viennent sautiller à proximité de ma gamelle, mais je n’ai pas le courage de bondir pour les saisir. Parfois un jeune chat s’aventure dans mon domaine, inspecte les restes de mon repas et les mange sans vergogne. Je devrais le rosser cet impudent blanc-bec, histoire de lui apprendre à vivre, mais je le laisse faire. Quand vient le soir, je ne pars plus à l’aventure. Je rentre et je m’installe sur le fauteuil qui m’est réservé dans le salon. Je m’endors et je rêve. Je rêve que je suis jeune et beau, que la vie m’appartient, que je suis le roi des chats du quartier, que de belles chattes langoureuses m’attendent et me désirent…

    C’est hélas au meilleur moment de mon rêve que ma maîtresse vient me caresser et me réveille. « Alors il dort mon gros matou… Viens, ta pâtée est prête, tu dois avoir faim », me dit-elle. Je me lève péniblement à cause de mon embonpoint et me dirige vers le repas qu’elle m’a préparé. Je mange pour lui faire plaisir et pour l’entendre dire une nouvelle fois : « Il avait faim mon gros chat, il s’est bien régalé. » Puis elle s’assoit sur son relax pour une soirée devant la télé et m’appelle : « Viens avec moi, tu es le plus beau et le plus gentil des chats. » Je m’installe sur ses genoux et elle me caresse tendrement. Je ronronne pour la remercier et parce que je suis bien. Et puis, quand elle me regarde, je vois dans ses yeux tout l’amour qu’elle a pour moi et je sens qu’elle me comprend ; cela m’apaise et me réconforte.

    C’est vrai, je m’ennuie ; mais c’est quand même bon d’être aimé et chouchouté.

     


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