• Le voyage d'Anna Syracuse

    Jean-Pierre Leguéré

    11 novembre 2019

     

    Il y avait quelque temps déjà que sa belle créole lui avait dit : « « je vais voyager un peu » et vint le jour, à l’heure du petit déjeuner, où elle lui dit : « je partirai demain ».

    Monsieur Syracuse l’avait interrogée : où allait-elle ? Quand reviendrait-elle ? Dans ce parler créole dont elle gardait l’usage quand elle faisait semblant de se fâcher, elle lui reprocha sa curiosité :

    — Espèce de fouyaya ! Je ne sais pas où je vais, je ne sais pas quand je reviendrai ! Mais je serai vite de retour… Et puis, l’air tout à la fois mutin et grave, en le regardant dans les yeux et en le menaçant de l’index de sa main droite :

    — Louwis, tu m’attendras, hein, mon aimé ?

    En vérité la seule chose qu’Anna Syracuse savait, c’est qu’elle avait une envie de Sud, une envie irrépressible. Le lendemain matin, elle était partie.

     Pour Monsieur Syracuse, il y eut d’abord une période paisible et même d’une joyeuseté discrète ; il jouissait de sa liberté. Point d’excès, mais le droit de hurler dans la maison, d’écouter du jazz au milieu de la nuit, de manger quand il en avait envie, de pisser dans le jardin et même d’aller au casino sans entendre les réticences de son épouse. Pour être plus tranquille encore, il avait donné quelques jours de congé à la gouvernante et au jardinier. Ils y virent une curieuse extravagance ; la première déclara qu’elle n’avait pas prévu de vacances à ce moment-là, le second plaida les besoins incessants d’un jardin qu’il aimait comme le sien. Allez ouste ! Qu’on me laisse seul !

     Il ne fallut pas deux semaines pour que la solitude se change lentement en une morne lassitude, puis en inquiétude, une inquiétude prégnante qui resserrait son cœur. Elle apparaissait surtout la nuit et provoquait songes, rêves, caucherêves, cauchemars. Allez donc interdire les rêves ! Ce sont d’incontrôlables trublions, révélateurs des douleurs cachées, découvreurs d’audacieuses débauches, provocateurs de chaos. Au réveil, ils nous trouvent égarés, mal-à-l’aise, épuisés d’avoir laissé vivre le plus profond de nous-mêmes, nos souvenirs, nos terreurs, nos angoisses, nos désirs inavoués et parfois même inavouables.

     La première fois qu’il rêva, Monsieur Syracuse suivait Anna en des jardins orientaux. Rien que de naturel : elle aimait les jardins, et cultivait ce qui lui restait d’exotisme. Il se réveilla à Grenade. Oui, c’est cela, à l’Alhambra de Grenade ! Elle était certainement à Grenade où ils avaient vécu de si belles heures autrefois. Après s’être frotté les yeux et caressé le front, il pensa Dieu que je suis stupide ! Elle peut être tout aussi bien au paradis d’Ispahan que dans les senteurs épicées de Zanzibar ou encore à Marrakech dans les jardins Majorelle !

     La nuit suivante, il rencontra Anna au plus profond d’une forêt. Il voulut secrètement l’épier. Il la suivit, veillant à éviter tout bruit qui révèlerait sa présence, se cachant derrière un gros tronc dès qu’elle semblait vouloir s’arrêter. Il lui sembla qu’elle dansait pour séduire les plus beaux arbres, aux fûts droits et de grande hauteur, puis il la vit choisir et enlacer l’un d’entre eux, embrasser son écorce avec passion, se presser contre lui avant de s’affaisser à ses pieds. La scène le réveilla transpirant. Monsieur Syracuse s’interrogea sur le lieu de cet érotisme sylvestre : Thaïlande, Congo, Australie ? Mais bien vite, il se demanda de qui ce bel arbre pouvait-il être le substitut ? Anna avait-elle un amant ? L’avait-elle laissé, lui, pour partir avec l’une de ses anciennes conquêtes dont elle lui avait, avec beaucoup d’imprudence (et d’impudeur), révélé l’existence ?

     La jalousie le mordit chaque jour plus cruellement. Quand il ne cherchait pas dans sa mémoire la chanson de sa voix, le parfum de ses cheveux, la soie de son corps, exténué, Il ne vivait plus qu’entre les rêves de nuit et les songes de jour. Il entreprit de déplacer la lourde mappemonde installée dans son bureau pour la placer dans le salon près du canapé où il passait la plupart de son temps ; il l’interrogeait, la faisait tourner du doigt, tentant d’imaginer les lieux les plus probables de sa fugue.

     Une nuit, elle lui apparut sous la forme d’un papillon. Il la reconnut parce que ses ailes portaient les couleurs vives d’une de ses robes. L’insecte voletait autour d’un feu, dangereusement, au point qu’il se consuma en vives flammes. Monsieur Syracuse en fut saisi d’angoisse. Il s’en délivra en se disant que les rêves n’étaient pas prémonitoires.

     Il y eut encore bien d’autres nuits, bien d’autres rêves jusqu’à celui-ci : Monsieur Syracuse se rêva dans une rue inconnue, marchant le long d’un haut mur sombre. Il entendit alors au-dessus de lui le bruissement d’un vol d’oiseau, il leva la tête et vit un vol de cigognes volant vers le Nord, puis un instant après, les suivant avec grâce et légèreté, le corps de sa femme. Il l’appela, il l’appela encore, Anna poursuivit son vol. Bientôt le mur la cacha à son regard. Il tenta de le franchir, ses doigts, ses ongles s’accrochèrent aux pierres rugueuses, Il s’éleva de quelques centimètres, tomba, recommença et recommença encore Jusqu’à ce qu’il s’éveille, couvert de sueur, les mains agrippées à son drap. Pourtant, se dit-il, il y a du bon : elle vole vers le Nord… Les rêves sont souvent prémonitoires...Elle va bientôt rentrer à la maison !

     Quelques jours après, au petit matin, il fut réveillé par le bruit de petits cailloux projetés sur les volets de leur chambre et il entendit : Louwis, Louwis, je suis là !

    Ils se fêtèrent et puis, tout de même, il ne put s’empêcher de se plaindre de sa disparition, il maudit ses silences, il lui raconta ses rêves, il expliqua combien elle lui avait manqué.

    Elle l’écouta avec patience, puis mêlant compassion et doux reproche, elle lui dit :

    — Allons, Louwis, de quoi tu te plains tu ? Je t’ai manqué, dis-tu ? Mais tu viens de me dire le contraire, ne m’as-tu pas dit que chacune de tes nuits était entièrement occupée de moi, de nous… Quand dis-tu la vérité, vilain menteur ?

     


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