• Meurtre sous une ombrelle

    Jean-Pierre Leguéré

    16 janvier 2019

     

    Le chemin dans cette forêt solognote aux essences multiplies, hauts douglas, chênes sessiles de grand âge, charmes et bouleaux, était rectiligne, aussi la vis-je arriver de fort loin.  Ce fut d’abord, une apparition blanche et filiforme, nimbée du jeu de la lumière entre les essences et les feuillages, l’ensemble flottant un peu et semblant danser légèrement au dessus du sol.
    Bientôt je m’aperçus qu’elle n’était pas vêtue de blanc mais d’une longue robe légère de cette couleur indéterminée entre blanc et beige, légèrement dorée qui rappelle le champagne. Je vous l’ai dit, la charmante était mince, fluide et cette minceur s’allongeait d’une ombrelle qu’elle tenait ouverte malgré la discrétion du soleil en cette soirée d’automne, de la même teinte que sa robe. Vagabondait à ses côtés un noble lévrier persan au poil lisse et soyeux, de ceux qu’on désigne comme saluki. C’est une race que je connais plus particulièrement parce que l’une de mes tantes en avait un.
     
    Plus nous avancions plus elle me paraissait gracieuse. Je me réjouis de la présence du chien : je suis timide, gauche, facilement mal à l’aise et je n’aurais su comment l’aborder. La présence du lévrier allait faciliter l’abord : complimenter le chien permettrait par approches successives de complimenter la maitresse, Je pourrais aller du pelage à la robe et de là, si j’en trouvais l’audace, à la délicieuse carnation du visage et des épaules qu’elle avait fort découvertes. Plus j’avançais, plus elle m’intriguait. Que faisait-elle seule sur ce chemin, éloignée de toute habitation ? Et pourquoi ces légères chaussures à talons qu’on eut bien vu sur les tapis d’un salon mais guère sur un chemin forestier pierreux ? Qu’importe, la jeune femme était gracieuse. Ô combien gracieuse !

    Tout en marchant, nous étions arrivés à la rencontre l’un de l’autre. Comme prévu, après un léger sourire à la maîtresse, je me tournai vers le chien : Oooh ! Quel beau saluki tu fais, toi ! Et elle, aussitôt : Comment ? Vous savez que c’est un saluki ? Les personnes capables de me le dire sont bien rares… J’expliquai, non sans exagérer un peu, mon intimité avec les lévriers persans. La conversation s’engageait à merveille.

    Tout à coup, je la vois regarder par terre. Les yeux allumés, le visage brutalement coloré de rouge,  la lèvre supérieure légèrement relevée sur la gauche ; de son pied droit elle semble vouloir écraser le sol et la voilà qui se met à crier : un scarabée ! un scarabée ! Noir, brillant, bombé, c’était effectivement un beau spécimen de scarabée. Rageusement, elle attaque le malheureux de son haut talon comme pour l’enterrer profondément dans le sol, puis s ‘acharne encore et encore.

    Je n’ai pas d’amour particulier pour les scarabées, mais j’ai la faiblesse d’aimer les animaux, et de redouter la colère des humains. La furie meurtrière qui se trouvait devant moi me parut aussi capable d’écraser du talon un homme qu’un insecte.

    Mon dieu, qu’elle était devenue laide ! Je lui souhaitai bonne promenade et poursuivis mon chemin.


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