• Myosotis

    Jean-Pierre Leguéré

    30 novembre 2016

     

    Eau, feu, sculptures

    Les botanistes ne comptent pas moins de cent espèces de ces myosotis qu’on appelle aussi  Ne m’oubliez pas ; le mot souvenir recouvre-t-il une réalité aussi complexe ? Ainsi, l’expression Je me souviens porte-t-elle le même sens que cette autre : il me souvient ? La première me semble-t-il décrit un effort imposé à la mémoire, un acte volontaire, aussi reconstruit que le récit d’un témoin par exemple ou le texte d’une autobiographie. Par contre, la seconde expression, Il me souvient, ne désigne-t-elle pas un souvenir qui s’impose à nous spontanément, une résurgence confuse, chaotique mais prégnante, d’un événement, d’un sentiment, d’une action qui envahit de façon spontanée tout notre être et que réveillent un parfum, une couleur, un bruit, un geste ?

    Ombres, traces, cicatrices ? Il est des souvenirs si vifs, si sensibles que les envisager nous font défaillir. Et puis d’autres qui ne sont que de pieux souvenirs, de meilleurs souvenirs, des bons, des mauvais… Philippe Sollers décrit des souvenirs intenses. Je crois bien que, dans cette classification peut être arbitraire, nous pourrions les ranger avec les « Il me souvient ». Je raconterai ici trois souvenirs intenses, liés à l’eau, au feu, à l’humaine création.

     

    Voilà ce petit matin de fin mars sur le canal du Nivernais où nous naviguons quelques jours en famille entre Clamecy et Chatillon-en-Bazois. Femme et enfants dorment encore. L’envie me prend : me lever avec précaution, partir, les conduire tout dans la douceur jusqu’à la prochaine écluse qui doit se trouver, à petite vitesse, une heure plus loin. La saison hésite : est-elle fin d’hiver, début de printemps ? L’heure hésite : est-ce encore la nuit ? est-ce encore le jour ? Boire le café encore chaud dans la bouteille thermos, larguer les amarres, prendre la barre, laisser chauffer le diesel. Puis plonger lentement dans le brouillard. Les fines gouttelettes de la brume glissent sur le pare-brise, caressent le bois, se noient dans le canal. Le claquement caractéristique du moteur s’étouffe dans l’atmosphère liquide ; sur la rive droite, un village s’effiloche, une lumière jaune sourd à l’étage d’une maison qui s’éveille ; sur la rive gauche, rien — ou plutôt si, les arbres qui se laissent deviner, fûts gris enfouis dans la mélopée des eaux. Interroger les formes déchirées, scruter les panneaux, veiller au changement de chenal, à la profondeur de l’eau, en même temps s’immerger dans les profondeurs obscures, insaisissables, que sont les charmes de l’eau douce… Je me laisse surprendre par cette main qui se pose sur mon épaule, par cette voix chérie qui chuchote à mon oreille : Tu veux du café ? Je n’avais pas entendu Louise monter. Son sourire. Plus loin, un incertaine rayure lumineuse …

     

    Voilà cette fin d’après midi en Sologne, début juillet. Plus tout à fait enfant, pas encore ado. Notre campement dans la clairière près d’un chêne si haut, si large, si rassurant. Le ciel est un nuage sombre, il fait lourd, règne un calme absolu, inquiétant. Viennent les grondements de l’orage au loin. Qui se rapprochent. Puis, les éclairs. Enfin foudre et tonnerre, simultanés. Si violents qu’ils me jettent à terre. Une partie du houppier du chêne est en feu, à terre des milliers de copeaux. Une pluie violente succède à la violence du feu. Nous nous relevons, tout ébaubis, nous filons nous abriter sous la tente. L’image de l’orage pour moi, c’est toujours cette chute brutale et ce long sillon inscrit dans l’écorce jusqu’à l’aubier dans le tronc du chêne, à tout jamais.

     

    Voilà enfin le Nemrut Dagi ! Au Sud-Est de la Turquie, à l’Est de Gaziantep, mai 1974 sans doute. Les touristes alors étaient rares et la population ne les aimait guère, au point de jeter des cailloux sur la voiture. La veille nous avions dormi au village de Karabük dans ce qui paraissait un hôtel avant de s’avérer un bruyant bordel. Qu’importe ! Tout ou presque du souvenir s’est consumé dans ma mémoire mais ce qui reste ne brûlera que dans l’ultime incinération. Une longue et rude marche à la fin de la nuit, bien avant l’aube, sur ce sentier de montagne qui lentement blanchissait pour grimper à plus de 2000 mètres ; et, au sommet, le choc des statues assises des cinq principaux dieux arméniens, fiers face au soleil levant. Leurs têtes gisent à leurs pieds, chacune de plus de deux mètres de haut, encadrées d’un aigle et d’un lion protecteurs. Quand on s’arrache à ces virils visages sculptés dans le calcaire depuis 2000 ans, la vue plonge sur la Syrie, la plaine de l’Euphrate et une partie de l’Histoire universelle.

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :