• On n'est pas des héros...

    par Louis-Marie Roussiès

     2 novembre 2015

     

    Comme à chaque sortie en mer, Tristan Lambert, le capitaine du bateau de pêche «  La Maria » éprouvait un grand plaisir : partir plusieurs jours, rechercher les bancs de poissons, affronter les hautes vagues, prévenir les dangers, commander à ses matelots, vivre des moments d’angoisse, avoir la mer comme seul paysage à 360° tout autour… autant de défis, de situations extraordinaires, de moments intenses, pour lesquels il n’aurait pu renoncer…

     

    Les longues années passées en mer avaient marqué son visage : des traits burinés, un teint hâlé, de profondes rides sur son front. Ses yeux plissés, son regard perçant recherchaient un sourire, un lien, une bienveillance chez son interlocuteur. Peu bavard, quasiment taiseux, chacun savait qu’il gardait en lui ses ressentiments ; l’alcool seul, avait le pouvoir de le rendre loquace au cours des longues veillées d’hiver ou les soirs de tempête, aux cafés du port. C’est alors qu’il faisait revivre les instants pathétiques dans lesquels l’angoisse de la mort proche, partagée avec les autres marins, l’avait envahi. Brusquement, il revenait dans l’instant, remerciant la mer de l’avoir épargné, de l’avoir gardé si proche de sa femme bien aimée, de ses enfants adorés, de ses amis inoubliables. On le respectait dans le port pour son dynamisme et son sang-froid dans les moments difficiles.

     

    Une petite équipe de matelots fidèles œuvrait avec bonheur sur son chalutier, complètement modernisé pour la pêche en haute mer. Beaucoup regrettaient la pêche sur des petits chalutiers près des côtes : un rythme plus humain, une convivialité, une solidarité entre les marins, le partage du butin… des valeurs un peu oubliées. Aujourd’hui, le souci de la rentabilité nuisait aux longs moments d’échanges, et la tâche, au moins aussi rude, n’était guère mieux payée. On avait gardé de ce temps-là, un lien fort, inaltérable entre les hommes.

     

    La météo annonce un temps plutôt maussade mais pas de tempête à l’horizon.

     

    Franck est confiant. On lui a signalé des bancs de poissons à deux jours de bateau, on va sans doute compléter un butin déjà riche depuis le début de l’année ! Son fils de 16 ans, Antoine, attiré par l’appel de la mer l’accompagne.

     

    A peine sortis du port, un ballet de goélands les poursuit par des cris perçants.

     

    « Ils devraient attendre notre retour pour se gaver, on les a trop gâtés la dernière fois, s’écrient quelques marins ».

     

    La terre s’éloigne définitivement de leur vue, seuls le bruit des moteurs et l’éclaboussement des vagues sur la coque les accompagnent, les rassurent. Au milieu de la passerelle le capitaine surveille les écrans radars et conduit les mouvements du bateau ; les quelques informations de la radio sont rendues inaudibles en raison d’un grésillement tenace. « Impossible d’avoir des infos sur la météo ! »

     

    Le parcours paraît long ! On s’occupe comme on peut à bord par de multiples petites tâches pour la préparation de la pêche. (Vérifier les chaluts, nettoyer les frigos, surveiller les moteurs…). On observe la mer juste avant qu’elle ne soit fendue par l’étrave du bateau, elle révèle des choses extraordinaires : des profusions de poissons gobés par des fous de Bassan.

     

    Dans les eaux internationales, la pêche est abondante, mais de plus en plus réglementée. Franck a trouvé un riche banc de poissons auquel se sont déjà attaqués un bateau russe et un bateau norvégien.

     

    Sur place, le largage des chaluts se fait dans un fort roulement de tonnerre ; trois lourds filets s’enfoncent dans la mer et disparaissent, le radar permet de suivre l’évolution de la pêche. Dans les minutes suivantes les gros engrenages ramènent les filets remplis de toutes sortes de poissons « c’est un super jour, on reviendra plus tôt que prévu ! ».Le travail est rude pour tout le monde : il faut trier, dépecer, classer, mettre dans de grands frigos et puis recommencer…Une odeur nauséabonde se dégage. «  C’est bien les gars, mais l’horizon se couvre, un gros grain nous attend, dépêchons-nous ! » .Une forte bourrasque arrive tout à coup, ébranle le navire « Rentrez les chaluts sinon nous allons chavirer ! » les hommes font de grands efforts, ballottés au gré des vagues, certains vomissent, d’autres hurlent ; des forces contradictoires secouent le bateau. Un apaisement, un calme tout relatif arrive après de longues minutes. Soudain des matelots crient « un petit bateau à la dérive, des migrants ! » des gens couchés lèvent la main vers eux, d’autres ne bougent pas, on devine des femmes et des enfants « on va essayer de les sauver, crie le capitaine, il faut s’approcher… faites une manœuvre doucement dans leur direction, on ne peut pas mettre un bateau à la mer, c’est trop risqué, on va utiliser des cordes ou des chaluts… » Les écrans radars annoncent une accalmie de courte durée. La Maria s’ébranle dans une houle assez forte, le petit bateau tient. L’angoisse se devine sur les visages. « J’ai appelé les secours mais nous sommes dans les eaux internationales, c’est très compliqué, une frégate peut-être, mais pas question d’envoyer un hélicoptère, le temps est trop perturbé ! » Soudain on voit trois hommes plonger et se diriger vers le bateau  « ils sont fous, des désespérés, l’eau est froide, ils ont des combinaisons, jetons leur des cordes, mettons les chaluts à la mer… » Ils s’approchent laborieusement, saisissent les cordes ; on tire par l’arrière, ils lâchent, se rattrapent, on les ramène finalement dans la cale, transis, râlant, crachant, épuisés. Leurs regards en disent long ; ils sont très jeunes, on se croirait dans un film d’horreur « Réchauffons-les dans des couvertures, donnons-leur une boisson chaude ; quelle idée de partir de son pays dans ces conditions !... et pour les autres que fait-on ?  

     

    - Un homme a plongé, il s’éloigne de nous! On ne peut rien pour lui.

     

     -Lançons des cordes vers le bateau, on pourra peut-être les entraîner vers nous, si l’un d’eux en attrape une et l’accroche quelque part.»

     

    La houle ne se calme pas, bien au contraire, « Ah ! Voilà une frégate qui s’approche… » Catastrophe ! Le bateau vient de chavirer, les corps se débattent dans la mer… « Ils vont tous crever, les secours arrivent trop tard ! » 

     

    Franck ne fait que hurler, donne des ordres dans tous les sens, s’en prend aux éléments. On fait une manœuvre. « Rien à faire, c’est une catastrophe ! Rentrons au port, en accélérant nous y serons demain matin, tant pis pour la pêche ! Sauvons nos trois rescapés … »

     

    Les visages sont fermés. On allonge les naufragés sur des lits de fortune. L’infirmier prend soin d’eux, les aide à respirer, surveille le battement de leur cœur… On regarde la mer devenue le cercueil de ces malheureux, tout a disparu, et les réflexions vont bon train. « Que va-ton dire de nous ? On s’est mal débrouillés ! Je n’aurais jamais imaginé voir cela ! Pourquoi prennent-ils tant de risques ? » On entend aussi quelques rares réflexions racistes « On n’a pas besoin de tous ces gens, qu’ils se débrouillent chez eux ! » Très nerveux le capitaine fait les cent pas, remonte le moral, apaise les tensions. « J’ai envoyé des messages, la police et les garde-côtes nous attendent au port »

     

    On parle beaucoup, on s’agite, on jette un coup d’œil aux migrants qui commencent à prononcer des mots incompréhensibles ; on devine que ceux-ci ressemblent à un « merci », on devine aussi qu’ils viennent de Libye…

     

    Les moteurs en surrégime souffrent. « Attention ralentissez un peu, il ne manquerait plus qu’ils nous lâchent ! » hurle Franck.

     

    Des messages d’encouragements et des conseils pour les soins des migrants sont reçus.

     

    La côte approche enfin ; soulagement autant qu’appréhension !

     

    La police les accueille, des journalistes se faufilent, les ambulanciers s’activent...

     

    Un comité d’accueil pour les migrants s’approche, pose des questions.

     

    « Ecoutez, dit Franck, je ne vais pas rentrer dans les détails, nous en avons sauvé trois, mais une vingtaine au moins, sont au fond de la mer, les secours sont arrivés trop tard, nous sommes fiers d’avoir été utiles, vous savez que les marins sont très solidaires, on a fait ce qu’on a pu, j’ai dû rentrer vite, abandonner ma pêche qui s’annonçait abondante, pourrions-nous avoir des regrets ? »

     

    « On vous appelle au téléphone, c’est le commandant de la Frégate, Le Garrec ! »

     

    Anxieux, Franck arrache le téléphone…

     

    -Je tenais à prendre de vos nouvelles et à vous dire que nous avons pu sauver cinq migrants en mettant une chaloupe à la mer, ils vont bien.

     

    -C’est une petite consolation.

     

    -Sans votre sang froid, tous seraient au fond de la mer !

     

    -Je n’ai fait que mon devoir, on se verra un jour, j’espère. »

     

    Franck répond à toutes les questions d’un journaliste de « Ouest France »et se trouve avec ses marins au milieu d’une bande de badauds.

     

    Son fils Antoine s’approche :

     

    « Papa, j’ai toujours pensé que la mer était quelque chose de beau mais aussi de tragique, et que les marins étaient des gens courageux ! Je suis de plus en plus attiré par ce métier, demain je repars avec toi… »

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :