• par Nadine Foissotte

    14 Janvier 2015 à 18:49

     

    Novembre n’a pas encore achevé sa métamorphose automnale que déjà il enfile sa pèlerine de neige, telle une moelleuse fourrure qui embellit les épineux et habille richement arbustes et ramures.

    Le temps s’est immobilisé. Le silence s’empare du jardin et de la rue. Le moindre bruit est filtré par le tapis scintillant qui recouvre rapidement pelouses et chaussées. De nos maisons bien chauffées, derrière les fenêtres bien fermées, sans lassitude, nous accompagnons des yeux les vagues successives de flocons ouatés que le ciel nous déverse à intervalles irréguliers.

    Nos esprits s’apaisent et l’existence nous semble plus harmonieuse, plus douce.

     

    Il neige ! Il neige !

     

    Comme par enchantement, une joie enfantine nous envahit. Le sourire aux lèvres, le regard tourné vers le ciel, tout excités et joyeux de cette blanche bénédiction venue du firmament, nous espérons ardemment que l’émerveillement ressenti par cette giboulée mousseuse ne s’arrête pas.

    La blancheur immaculée nous annonce Noël et son cortège de fêtes et de lumières, ses parfums de résine et de chocolat, ses bruissements de papiers colorés et brillants. Noël, les yeux des enfants illuminés par la joie d’être en vacances et par la perspective des cadeaux convoités. Noël et l’irremplaçable présence des êtres chers enfin réunis autour du sapin et d’une belle et bonne table.

    Enfin au blanc s’adjoint le rouge, le rouge du Père Noël et des boules de houx dont on décore nos maisons, le rouge des braises au fond de l’âtre qui réchauffe nos âmes et fait griller les marrons, le rouge des joues rebondies des enfants jouant et s’amusant dans la neige.

    Quelques heures, quelques jours de cette tranquille torpeur où nous prenons plaisir à nous détendre. Le rythme s’est ralenti. Puis, le froid s’obstine, les routes enneigées nous empêchent de circuler, certains ne peuvent travailler, les chemins givrés et glissants contraignent les autres à l’isolement. Bientôt la neige salie nous fait bougonner, le froid pénétrant provoque rhumes et autres désagréments. Et nous voilà bientôt guettant la météo, espérant un réchauffement.

    Oubliés ces petits instants de bonheur, envolés ces moments de plénitude intense. Absorbés par notre routine quotidienne, nous négligeons souvent de profiter des merveilles que la nature nous propose : une pluie d’automne sur les arbres parés de leurs chaudes couleurs, le renouveau du soleil sur les timides violettes au parfum si enivrant, l’air chaud et ressourçant du soleil d’août sur nos peaux dénudées.

     

    Alors, rêvons à la prochaine chute de neige.


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  • par Jean-Pierre Leguéré

    14 Janvier 2015 à 18:38

     

    Les chemins de fer, au cours de la guerre d’Algérie, ont été la cible des partisans algériens. Le jour, ils tiraient sur les wagons, moins pour tuer ou blesser que pour terroriser, assurer leur maîtrise du terrain ; la nuit, ils déboulonnaient les voies pour provoquer un déraillement ou ils minaient la ligne pour faire sauter la loco. L‘armée, pour limiter les risques, envoyait des draisines chaque matin, avant le passage des convois réguliers, avec pour mission de faire sauter les mines éventuellement placées sur la voie ou de prévenir les déraillements. Les draisines étaient des petites locos blindées, dont le moteur diesel  poussait un ou deux wagons lestés de sacs de sable qui étaient censés sauter sur les mines éventuelles ; parfois la mise à feu de la bombe était calculée pour qu’elle explose quelques secondes après le passage du premier wagon, sous la draisine et se faire plus meurtrière

    En été, nous partions au petit matin, mais en hiver, comme cette fois là, il faisait encore nuit lorsque nous grimpions dans la machine. Nous étions sept dans cette cage métallique dont la fréquentation s’apparentait, somme toute à un jeu de hasard. Le seul confort était quelques sacs de sable posés par terre sur lesquels on pouvait s’asseoir ou se coucher. Nous étions partis vers 4h30 de Blida et nous nous dirigions à très petite vitesse vers Maison-Carrée, dans la proche banlieue d’Alger. Qui était là ? Plus de cinquante ans ont passé et j’ai oublié bien des noms. Herbois ! je me souviens du sergent Herbois qui commandait la manœuvre ; un mécanicien conduisait la machine ; il y avait bien sûr le radio, il s’appelait Genêt, je crois, oui…Benjamin Genêt, et puis les quatre autres qui, comme moi, surveillaient la campagne de part et d’autre, à travers d’étroites lucarnes. Debout, à ma droite, Arnaudin, un pâle garçon grand et frêle, dont le treillis trop long lui conférait l’apparence d’un tire-bouchon, faisait son premier voyage. C’était un appelé, comme nous étions tous les sept. De temps à autre, nous plaisantions, de ces grosses plaisanteries dont l’évocation me font honte aujourd’hui…mais j’ai tort, il s’agissait seulement de calmer la tension qui régnait dans cette triste forteresse ambulante. Le reste du temps était silence, on entendait seulement le roulement du métal sur l’acier, que saccadait le bruit des roues à chaque raccordement de rails.

    Nous roulions depuis près d’une heure quand j’entendis Arnaudin m’appeler, juste assez fort pour se faire entendre malgré le bruit. Ses yeux cherchaient mes yeux.

    — Brigadier…Oh ! Brigadier !

    — Oui ? 

    — Si le wagon saute, on fait quoi ?

    — Tu sais, j’en suis à mon quinzième voyage, le wagon n’a jamais déraillé, jamais sauté non plus !

    — Oui, mais si ça nous arrive ?

    — Ta gueule ! Ça nous arrivera pas ! Tu m’entends, ça nous ar-ri-ve-ra pas :

    J’eus un sourire à son adresse, parce que je n’avais pas de mots. Oui, qu’est ce qu’on ferait si …ma foi, je n’en savais rien. On aviserait. Sourire, c’était le mieux.

    Bientôt le soleil friserait les collines que l’on distinguait au loin, à l’est. L’aube rosirait ce matin glacial de fin février… Les masses indécises, inquiétantes, deviendraient arbousiers, eucalyptus, orangers ; il y en avait des orangers et encore des orangers et des champs d’orangers ! Arnaudin aurait moins peur ; pourtant cela ne changerait rien, les fells pouvaient avoir miné beaucoup plus loin vers Alger. Comme disait notre instructeur, l’adjudant Pelletier, que nous appelions Branle-bas, pas seulement parce que son expression favorite était « Branle-bas de combat », mais surtout pour moquer sa petite taille :

    C’est toujours en fin de mission, quand l’attention se relâche que ça pète !

    Brusquement on entendit Herbois crier au mécanicien :

    Arrête, Arrête !...Freine, On s’arrête…

    Puis à nous tous :

    On s’arrête…Juste pour pisser ! Trois minutes, pas plus ! On descend en deux fois. Avec les armes. Armées les armes ! Et on ouvre l’œil. Fissa les mecs !

    Quatre d’entre nous sont sortis, le mat 49 à la main. J’ai fait partie de la seconde fournée. Je me suis éloigné un peu, cherchant l’abri pudique d’un maigre buisson.

    Je ne sais pas bien comment cela s’est passé ni même comment cela a pu se passer… J’avais à peine réajusté mon treillis et j’allais retourner à la draisine que je la vis démarrer.

    Oh ! Oh ! attendez-moi, bon Dieu !

    Personne ne m’a vu, personne ne m’a entendu, personne ne s’est aperçu de mon absence. Le lourd convoi a pris sa lente vitesse de croisière, je suis resté sur le ballast. Seul. Avec mon pistolet mitrailleur et un chargeur. Seul avec moi-même qui haïssait les armes et ne me voulait pas d’ennemi. Nous avions laissé, me semblait-il, une gare, AÏn–Quelque-Chose, un quart d’heure plus tôt… Le mieux était de s’y rendre, puis de profiter du premier train du matin pour regagner Maison-Carrée.

    Pour que ma silhouette se détache le moins possible dans le paysage, je descends au bas du ballast. J’ai envie de m’immobiliser, de me terrer au fond d’un trou avec l’espoir illusoire d’être invisible. La peur, ça paralyse. Il faut la surmonter.. Combien de temps me faudra-t-il pour aller là-bas ? Une demi-heure ? Oui, au moins une demi-heure, à découvert. S’il y a des fells dans le coin, qu’est ce que je fais ? Je repense à Arnaudin, à sa peur que je n’ai pas su calmer. Je m’en veux de ma réponse trop brutale. Je marche dans l’herbe un peu humide, courbé le long du ballast pour ne pas offrir une silhouette trop voyante. Droit devant, sans regarder ni à droite ni gauche, à faire l’autruche, comme si ne pas voir le danger allait me l’épargner. Puis, je me souviens de Branle-bas, encore lui !

    Pour faire la guerre, disait-il, faut surtout pas avoir d’imagination sinon vous crevez mille fois avant qu’une vraie balle tue votre trouille et vous tranquillise pour l’éternité !

    Malheureusement pour moi, l’imagination, je n’en manque pas ! Le passage furtif d’un fennec, l’envol d’un groupe d’oiseaux, un bosquet trop touffu et mon pas ralentit… puis se fait plus rapide dans la crainte de manquer le premier train. Finalement j’arrive à Aït-Quelque-Chose ; les deux portes de la gare sont ouvertes, et grincent au vent léger ; la seule pièce qui la compose est vide. Un horaire poussiéreux, punaisé au pur, annonce le prochain train dans plus d’une demi-heure. Il n’y a rien pour s’asseoir, mais de toutes façons je ne tiens pas en place, un œil fixé sur ma montre, un autre sur d’éventuels dangers…Faut-il rester dans la gare, à l’abri des regards ? Faut-il rester dehors pour voir venir ? Je ne cesse de faire la navette, la main crispée sur la gâchette, l’oreille attentive. Personne ne se présente. Un peu après 7 heures, un roulement se fait entendre au loin, la micheline annoncée arrive. Qu’est ce que je vais y trouver?

    Elle transporte quelques hommes, des ouvriers avec leur musette, mais surtout des femmes avec des enfants, des poules dans leurs cages, des cabas emplis de légumes de toutes sortes. À mon approche, les femmes assises sur le long banc de bois le plus proche de moi se laissent glisser d’un seul mouvement vers la fenêtre, serrées les unes contre les autres. Pas pour me faire de la place mais bien pour mettre le maximum de distance entre elles et moi, comme si leur crainte en allait diminuer. Un vieux s’est assis, au bout du banc sur la place ainsi laissée libre, tel un muret entre les femmes et moi. Il est légèrement de biais, face à moi. Je me souviens aujourd’hui encore de son sec visage couronné de blanc et de sa moustache grise, fournie, et de ses yeux foncés, étrécis en de profondes orbites. Il s’est figé, humble, mais calme, ferme. Et ses yeux ne cessent plus de fixer mon pistolet mitrailleur. Au bout d’un temps, je me décide à le désarmer, puis à pousser le chargeur vers l’avant. Le vieux croit-il au contraire que je viens d’armer ? Son regard garde la même fixité, il a juste comme une contraction dans les pommettes suivi d’un mouvement de la pomme d’Adam. Nous sommes restés ainsi, lui, l’arabe, et moi, face à face, tout au long du voyage.

    Maison-Carrée ! La micheline klaxonne une dernière fois, puis s’immobilise. Je me rappelle ce bref instant où les yeux du vieux, l’arabe, et les miens enfin se rencontrèrent. Sans animosité aucune.

    Est-il quelque chose de plus contagieux que la peur ?




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  • par Marie-Claude

     13 Janvier 2015 à 10:32

     

    Blancheur.

    La blancheur s’écoule des collines.

    La ville enserre la rade d’un bleu profond. Les arcades du front de mer se déplient en dentelles. Les immeubles haussmanniens s’alignent en bordure de larges avenues. Les arbres offrent des plages ombragées aux passants. Au crépuscule leur ramure abrite des moineaux, leurs piaillements voilent le bruit du trafic routier.

    Les maisons au crépi immaculé, renouvelé chaque année, imbriquent leurs cubes dans le dédale des ruelles, elles grimpent jusqu’au sommet de la butte. Les escaliers en pavés irréguliers tintent sous les sabots des ânes, seul moyen de manutention.

    Les tapis et les lessives flottantes animent les terrasses. Elles accueillent les femmes divulguant leurs amours clandestines, dans de grands éclats de rire. Les épaisses chevelures nattées aux reflets cuivrés par le henné sont libérées des foulards. Les parfums d’épices alourdissent le souffle du sirocco. Le soleil efface toute goutte de sueur. Le ciel chargé de poussières est laiteux.

    Les avenues de la ville s’animent de couples joyeux, jeunes filles aux décolletés généreux sous le hâle des bains de mer, jeunes gens prêts à flirter dans l’allégresse. Des silhouettes voilées d’un drap blanc cachent leurs rondeurs oscillantes, une main retient un pli du burnous pour ne découvrir qu’un œil pétillant de gaîté et de malice. Les babouches claquent. Les groupes descendent les multiples escaliers, attirés par les navires glissant sans fin dans le port. Sur les blocs de la jetée les baigneurs se grisent de soleil puis plongent et éclatent les vagues en gerbes scintillantes.

     

    Silence.

    Le silence s’écroule sur la ville.

    Le crépuscule est arrivé, il commande l’heure du couvre-feu. La ville s’est scindée en deux blocs : les radios diffusent des informations en langue arabe, et en français. Chacun tend une oreille attentive, les enfants ne jouent plus, les femmes restent enfermées. Les pas rythmés des patrouilles accentuent le malaise. Les cœurs s’accélèrent. Les hommes se taisent. Ils attendent l’arrêt des pas, les coups de crosse dans les portes, la fouille des appartements. Les hommes enlevés disparaissent. Aux interrogations sur leur sort il n’est répondu qu’un mépris. L’énigme persiste des mois, des années. Les disparitions aléatoires brisent les familles. Nul n’entend les cris des suppliciés. Les visages se ferment, les questions demeurent  sans réponses : vivants ou morts ? Quelle torture ? Quelle agonie ? Le poids du silence désespère.

     

    Brisure.

    Le fracas des bombes brise l’entente.

    Stupeur, étonnement : la ville a changé de visage. Les attentats se multiplient. Le sang sèche sur les trottoirs. La suspicion se répand. Un arrêt de bus, une poubelle, un poteau de signalisation : tout est interrogation. Tout peut éclater, vous mutiler, vous anéantir. L’insouciance a fui. L’anxiété marque les visages. Les drames se multiplient. L’homme tue l’homme sans raison, les ordres sont donnés : augmenter la liste des tués, des disparus. Dans les deux camps, il faut détruire l’entente, augmenter la cassure, provoquer l’exil, vider la ville de la communauté blanche. Les incendies se multiplient, un cercle de feu éclaire la rade. Une épaisse fumée noire assombrit le ciel. Des décharges de mitraillettes fusent. Les familles dépossédées de leurs biens s’agglutinent sur les quais d’embarquement. Elles scrutent une dernière fois leur ville.

    Les femmes arabes ont abandonné leurs voiles, elles poussent des you-yous glorieux : leurs maris ont vaincu.

    La ville a changé d’identité. Alger a retrouvé son nom : El Djézaïr.


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  • par Jean-Jacques Vollmer

    13 Janvier 2015 à 09:12

     

    Il y a des jours, au sortir de l'adolescence, qui ont passé comme d'autres, mais dont je me ressouviens délicieusement.

    Une fois, par exemple (les détails sont flous, mais l'ensemble est resté vivace dans mon cœur),je me rendais chez moi pour les vacances de Noël, et l'express m'avait déposé à Nancy sous un ciel bas et gris, avec ma grosse valise, mon béret et mon lourd manteau de drap bleu. Il était tôt en ce dimanche matin et je n'avais pas de correspondance avant le soir. J'ai mis ma valise à la consigne et je suis allé prendre un café chaud au buffet de la gare, après avoir acheté un livre au kiosque. Je me demandais comment j'allais passer la journée, et je prévoyais l'ennui, mais l'autre ennui, celui du vide, celui qui pèse et dont on ne peut jouir parce qu'on ne peut en sortir.

    Après deux heures de lecture, j'ai décidé d'aller me promener en ville. Il tombait une pluie fine, l'air était frais sans exagération. J'ai marché ainsi presque tout l'après-midi, déambulant dans une ville inconnue, indifférente et vide, mais je me sentais bien et en sécurité dans mes épais vêtements. J'appréciais le simple plaisir de marcher, humant l'air piquant et léchant les gouttes qui se formaient autour de mes lèvres. La bruine étouffait le silence même. Je jouissais des façades dégoulinantes, des trottoirs miroitant au milieu des flaques. Je goûtais la fraîcheur exquise de mes joues et le picotement du bout de mon nez. J'étais heureux.

    Une autre fois, dans des conditions similaires, dans une autre ville, j'ai connu un moment de joie pure et inattendue. J'avançais tranquillement dans une rue déserte, sous une petite pluie. Des murs bruns et gris, des volets de bois terne, des grilles noires, des tuiles sans couleur précise, des arbres nus sur une place boueuse, de l'eau partout. Une horreur, qui dégageait une morne tristesse dont mon âme s'imprégnait doucement.

    Et puis, peu à peu, au bruit de mes pas et à celui de l'eau sur le pavé, se mêlèrent quelques notes cristallines provenant d'une maison semblable aux autres, au coin d'une rue. Saisi, je m'arrêtai pour écouter : on ne peut s'imaginer comment quelques notes maladroites égrenées par un piano peuvent transformer un décor triste et pluvieux. Ces notes allaient bien avec la pluie, les nuages et la ville, et pourtant la tristesse du lieu n'était ni accrue ni dissoute par la magie de cette mélodie, elle était subtilement transfigurée. La mélancolie qui m'envahissait auparavant était toujours là, mais elle s'accompagnait maintenant d'une sorte de volupté : j'étais triste et joyeux à la fois, avec la conscience aiguë et l'étonnement d'exister, au coin d'une rue inconnue, dans une ville laide de l'univers, justement ici et maintenant. Je sentais mes yeux s'agrandir et briller d'émerveillement, mes poings se crisper dans mes poches et mon cœur enfler dans ma poitrine. Et en même temps, j'avais envie de pleurer.

    En une seconde, j'avais éprouvé des milliers d'indicibles sensations. Et même s'il n'est pas possible de les décrire, depuis ce temps là, j'ai toujours aimé le voluptueux ennui qui accompagne la pluie, et parfois, quand il fait gris et qu'il bruine, j'écoute Chopin ou Debussy, et j'essaie de retrouver ce que j'éprouvais dans ces moments de ma jeunesse.


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  • par Pascal

    13 Janvier 2015 à 09:03

     

    Sam, c'est le nom que donna sa famille d'accueil à cet orphelin. Il errait, livré à lui même dans les décombres de son village après le glissement de terrain résultat de plusieurs jours de pluie soutenue.

    Cela explique certainement chez lui une certaine retenue, une économie privilégiant l'efficacité dans l'expression et la communication.

    L'essentiel passe dans le regard étonnamment dérangeant par son acuité, même quand il exprime avec une douceur infinie le bonheur qu'il a d'être avec vous. Par une série de grognements variés il sait annoncer, approbation, satisfaction, indifférence, mécontentement, colère. Cette dernière est rarissime et uniquement provoquée par la mise en danger d'une personne qu'il apprécie.

    Est ce dû à son passé dramatique ? Il est extrêmement sociable, va au devant des autres, établit rapidement le contact et est tout de suite adopté. Et lors de ces grandes balades dans la nature dont il raffole c'est son jeu préféré : aller vers les autres et les séduire.

    Pourtant il ne paie pas de mine. C'est un bâtard de bâtard, croisement d'un nombre de races indéfinies. Un peu haut sur pattes pour la taille de son corps, le poil hirsute ni court ni long blanc taché anarchiquement de noir, queue courte et très mobile. Sa tête est un mélange indescriptible de fox terrier, cocker, épagneul.

    Il est vif. Douze kilos de muscles au service d'une intelligence remarquable qui lui permet de se mettre en harmonie avec son environnement : patient s'il le faut, joueur si c'est le moment, complètement fou à l'occasion.

    ❄❄❄❄❄❄❄

    Lorsque le nouveau né est arrivé, Sam ne fut pas vraiment surpris. Il avait bien senti depuis un certain temps le changement d'atmosphère et suivi les préparatifs.

    Il ne lui fallut pas longtemps pour choisir son camp : il serait LE protecteur de ce nouvel humain au grand désespoir de Minette qu'il obligea à tenir ses distances. Il faut dire qu'elle avait décidé de se mettre au chaud dans le berceau contre le bébé. Sam qui s'entendait habituellement très bien avec elle, n'eut pas besoin d'être très menaçant pour lui faire comprendre que cela ne se faisait pas. Minette émit un «miaou» provocateur et hautain auquel Sam coupa court par un grognement ferme et sec. Elle se le tint pour dit car elle savait parfaitement que Sam ne baisserait pas la garde.

    A l'occasion de cette initiative, Sam fut reconnu par Olivier et Claire, les parents du bébé, dans la mission qu'il s'était donné : Protecteur. Son panier fut placé au pied du berceau et il ne le quitta plus qu'en dehors des périodes de sommeil du bébé, profitant de la toilette, de la tétée ou des changes pour se dégourdir les pattes, manger et effectuer ses besoins, mais aussi chaque fois que possible effectuer une balade avec Olivier lors de son footing matinal.

    Sam ne le savait pas ; il avait été recueilli plus tard ; le bébé faisait suite à un drame : le décès par «mort subite du nourrisson» du petit Jimmy avant ses six mois. Il ne savait pas à quel point sa présence rassurait Claire. Il ne savait pas ce qu'elle endurait ; cette angoisse permanente qui l'amenait nuit et jour à vérifier la respiration du bébé. Il ne savait pas ce qu'avait essuyé le couple ; leur désaccord sur l'avenir de leur famille qui les avait amenés au bord de la rupture. Il ne savait pas les retours tardifs alcoolisés d'Olivier. Il ne savait pas mais percevait dans les petites choses de la vie journalière cette tension permanente ou tout convergeait vers le bébé.

    Le bébé avait un prénom. Mais, de la même manière que cela se pratiquait avant l'époque récente des progrès de la médecine alors que la mortalité infantile concernait un enfant sur quatre avant l'âge d'un an, Olivier et Claire avait décidé de ne l'appeler par son prénom qu'après la période fatidique de la première année.

    ❄❄❄❄❄❄❄

    Une qui avait très très mal vécu tout cela c'est Suzanne, l'aînée de la famille, une brunette de cinq ans aux yeux noirs pétillants, visage mobile et expressif, copie conforme de sa maman.

    Très exigeante, limite capricieuse car adulée par son papa, elle avait vu d'un très mauvais œil l'arrivée de Jimmy ; n'avait retenu de son décès que l'attention qu'on ne lui portait pas. Elle avait subi de plein fouet la dépression de Claire et le déchirement du couple.

    L'arrivée de Sam lui avait permis de se reconstruire. Une grande complicité s'était installée entre eux : Sam était le confident de Suzanne ; secrètement il l'aidait à finir ses plats ; elle ne manquait pas une occasion de le chouchouter : caresses, bisous, friandises.

    Il y avait les courses effrénées dans le jardin, les jeux de balles qui n'en finissaient plus, les folles roulades avec passage synchronisé sur le dos les quatre pattes en l'air, les câlins les léchouilles et les bisous, tout cela au grand dam de Claire que seul le bonheur de voir sa fille réconciliée avec elle-même lui faisait fermer les yeux sur l'état de saleté de Suzanne après ses sorties avec Sam.

    Suzanne savait momentanément être plus calme et Sam avait alors droit au brossage, au coiffage et aux petits nœuds...Il se laissait faire et était aux anges.

    Minette qui se refusait à participer à leurs ébats au jardin venait alors chercher des caresses en donnant de la tête dans la brosse, signifiant j'en veux aussi. Sam lui octroyait de grands coups de langue et souvent les ronronnements de Minette les amenaient à s'assoupir tous les trois, blottis.

    Depuis l'arrivée de Bébé, Suzanne est de nouveau en rébellion et Sam, qui l'a en quelque sorte abandonnée au profit du nouveau venu, paie : elle lui tire les oreilles, la queue, lui donne des coups de pieds, lui crie après, l'accuse de tous les maux. Elle vient même le relancer quand il est de garde dans le panier :

    «Viens plutôt avec moi, il ne va pas se sauver ce bébé, il est nul, il ne sait rien faire, il ne sert à rien».

    La réponse de Sam est un pignement qui traduit le dilemme qui se pose à lui.

    «Sale cabot tu vas me le payer».

    ❄❄❄❄❄❄❄

    Il y a une chose à laquelle Sam ne peut résister: un os à moelle du pot au feu de Claire.

    Suzanne a attendu patiemment l'occasion, détourné et mis de côté un os de pot au feu. Choisissant le moment propice où Olivier est au travail et Claire à sa toilette, Suzanne va narguer Sam avec l'os, lui présentant à distance respectable mais suffisante pour que son effluve lui parvienne, puis se sauve à la cuisine. Sam ne résiste pas. Il la rejoint. Après quelques agaceries, elle lui lâche l'os comme à regret: «tiens mon gros, régale-toi».

    Profitant que Sam est totalement absorbé, elle s'esquive et retourne dans la chambre: la voie est libre.

    Quel plaisir d'aller chercher cette moelle merveilleuse dans ce nonos avec sa langue! C'est le paradis des chiens. Certains molosses le broieraient brutalement pour atteindre rapidement le Saint Graal. Sam, lui, est épicurien, prend son temps et, goût et odorat complètement en alerte il déguste béatement.

    Il retourne l'os qui cogne sur le carrelage de la cuisine. Le bruit semble prendre des proportions d'un gong qui ramène Sam à la réalité. La maison est étrangement, totalement silencieuse.

    Horreur, sa mission...

    Suzanne l'a enfermé dans la cuisine. Ce n'est pas un obstacle insurmontable pour Sam même si la porte s'ouvre vers l'intérieur. Il galope maintenant dans le couloir et après un dérapage, il entre dans la chambre.

    Suzanne est allongée dans le berceau sur ce qui semble être un amoncellement d'oreillers et de couvertures provenant du lit d'Olivier et Claire. Elle regarde Sam souriante affichant clairement ses sentiments : je t'ai bien eu.

    Sam repart instantanément au galop vers la salle de bain où Claire est sous la douche. Les aboiements furieux de Sam la terrifie : «Sam qu'y a-t-il ? ». Il est déjà reparti et elle le suit sans même fermer l'eau de la douche et s'essuyer. Dans la chambre, Suzanne n'a pas bougé. Claire l'attrape sèchement, la met debout, vide précipitamment le berceau.

    Inquiet, Sam saute et tourne autour se sachant responsable de se qui vient d'arriver.

    Claire a le bébé dans les bras. Il ne respire plus mais son cœur bat encore. Comme un robot elle le pose sur le lit et pratique la respiration artificielle. Il faut peu de temps pour que les petits poumons remplissent à nouveau leur office. Clair le prend dans ses bras et s'effondre. Elle pleure à chaudes larmes: «il est costaud notre bébé».

    Sam jappe de contentement, son intervention rapide a permis d'éviter le pire.

    Le bébé opportuniste s'est emparé du sein contre lequel Claire le tient et tète goulûment.

    Suzanne qui jusque là n'avait absolument pas bougé, se jette sur sa mère en criant :

    «Maman, maman j' voulais pas faire ça, j' voulais pas».

    «Calme toi ma Suzie».

    «Mais ce bébé : il te mange tout entière !».

     


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