• Sac de femme

    Jean-Jacques Vollmer

    20 janvier 2018

     

    Je déambulais nonchalamment sur l'avenue de l'Opéra, regardant distraitement les vitrines, et surtout les jolies bourgeoises qui me croisaient ou me précédaient, lorsque quelqu'un me dépassa en courant, me bousculant au passage. Je m'apprêtais à faire une remarque désobligeante, néanmoins courtoise, mais je ne vis qu'une silhouette indistincte qui s'éloignait rapidement, se perdant dans la foule. Au passage, un sac de femme plutôt lourd m'était tombé sur les pieds, et je trébuchai dessus.

    Je le ramassai, et fis quelques pas pour rattraper sa propriétaire, mais c'était peine perdue. Je me retournai afin de voir si la victime d'un larcin présumé se manifestait pour récupérer son bien, mais non, rien, personne ne courait en hurlant « au voleur ! », personne n'avait un visage inquiet, personne ne semblait avoir remarqué l'incident. Je me trouvais soudain un peu bête, debout au milieu du trottoir le sac à la main, au milieu de badauds qui me contournaient, agacés devant cet obstacle imprévu.

    Après quelques instants d'hésitation, j'allai m'asseoir à la terrasse du Café de la Paix afin de réfléchir et me rafraîchir devant un pastis bien tassé. Je n'avais pas l'intention d'aller au commissariat ; d'ailleurs je ne savais même pas où il se trouvait, et ils m'auraient fait perdre mon temps, les flics. Alors j'ai ouvert le sac.

    Je suis tout de suite tombé sur un portefeuille de bonne taille. Mais pour le reste, quelle surprise ! Ah vos sacs, Mesdames ! Quel bazar ! Que d'objets bizarres et incongrus ! Rouge à lèvres, Chanel n°5, clés, lunettes de soleil Rayban, mouchoirs en papier : là ça allait. Mais à côté de ça, trois crayons, un stylo, une gomme, deux trombones, un préservatif grand modèle, un trognon de pomme, un cigare, un cendrier Martini en céramique, une petite bombe lacrymogène, le dernier numéro de « Fluide glacial », un collant chiffonné...Il ne manquait plus que le raton-laveur !

    J'ai refermé et posé le sac sur la table, à côté de mon pastis, le portefeuille sous la main. Quelle femme pouvait bien transporter dans son sac un bric à brac pareil ? Je laissai mon imagination vagabonder quelques minutes, reculant le moment d'ouvrir le portefeuille. C'était sûrement une jolie femme, blonde (je préfère les blondes), en tailleur très classique, avec de beaux yeux et un magnifique sourire, une coiffure élaborée, de longues jambes sur des talons hauts...Rien à voir en fait avec le contenu du sac, rien d'imaginatif, c'est juste que je fantasmais sur les jolies femmes croisées sur le boulevard quelques minutes auparavant.

    Poussant un soupir, je m'apprêtais à ouvrir enfin le portefeuille, lorsqu'une furie surgie de nulle part vint se planter devant moi et se mit à m'apostropher dans un langage peu châtié et pourtant roucoulant, tout en me donnant des tapettes sur le bras avec un journal roulé :

    - Voleur ! Salopard ! Mon sac ! C'est mon sac ! Touchez pas à mon portefeuille, mon mignon! Vous n'avez pas honte ? Dépouiller une pauvre fille comme moi !

    Complètement pris au dépourvu, j'essayai de me lever, sans savoir quoi dire en dehors d'onomatopées indistinctes. Devant moi se dressait une grande bringue en minijupe et chemisier criard, aux lèvres peintes d'un rouge débordant, de longs cheveux roux sans doute faux entourant un visage ingrat, éructant des insanités. Baissant les yeux, je vis aussi des talons hauts surmontés de jambes bien poilues, et c'est alors que je me rendis soudain compte que ma bourgeoise blonde était ...un travesti.

    Ah là là ! Pouvoir du rêve...Il (ou elle) avait perdu son sac sans s'en apercevoir dans la bousculade et avait fait demi-tour pour le retrouver. Je le lui ai rendu avec son portefeuille, essayant de ne pas faire attention aux visages hilares des clients du Café, et je me suis empressé de disparaître.

     


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