• Trois femmes

    Par Jean-Pierre Leguéré

    2 mars 2016

     

    Abigail

    Abigail Moulinger porte un petit chapeau au dessus d’un petit visage qu’encadrent deux tresses très noires. Petite, et mince, presque à l’excès, elle pourrait passer inaperçue sans ses yeux foncés, vifs, brillants, reflets d’une intense et souriante vitalité. À ce regard, rien n’échappe, ni la nuance d’une phrase dans un livre, ni une ombre sur un visage, ni les changements d’humeur de sa classe. Non plus que celle du temps. Un temps mouillé, ce jour là, qui lui donne envie d’aller relire un roman de Simenon, « La Maison du Canal » ou « Le Charretier de la Providence » , comme pour s’imprégner plus encore de cette pluie subtile, inlassable, désespérante. Elle va vers sa bibliothèque, en extrait un livre et l’ouvre, y plonge le nez et ferme les yeux à la recherche des fragrances de l’encre et de la colle, ou plus exactement de l’émotion que cette senteur lui procure. elle le repose et en prend un autre avec lequel elle a les mêmes gestes mais sur lequel elle respire plus longuement encore, tourne une page, s’attarde, s’interroge avant de recommencer la même expérience olfactive avec un troisième. Il lui arrive parfois de poser sa joue sur une page comme pour en tester la douceur et l’on comprend alors qu’elle butine tel un papillon. L’habitude lui en est venue dès l’enfance d’un grand-père très aimé, imprimeur attentif aux machines et aux relations amoureuses de l’encre et du papier, tout autant que lecteur passionné. Avant de se mettre à le lire, il retournait le livre dans tous les sens, le feuilletait rapidement puis consacrait un moment à en rechercher les parfums. Parfois même il interrompait sa lecture pour une sensuelle respiration ou une caresse légère du papier.

     Tout au plaisir de son active nonchalance, Abigail oubliait qu’elle avait un cours à préparer. Pourtant, la professeur de philo trouve plaisir à son métier, non pas pour la seule fréquentation livresque des auteurs philosophiques mais pour les rapports qu’elle entretient avec ses élèves, pour le désir profond qui l’habite de leur apprendre à se poser les bonnes questions, leur indiquer quelques pistes de réponse qu’elle juge accessibles. Sa bienveillance naturelle trouve son compte dans cet échange ; elle croit de toutes ses forces que l’on tient son bonheur de celui que l’on donne aux autres. Elle se plait à la transversalité des sujets, aux paradoxes auxquelles il faut sans cesse faire face, par exemple : la morale et le droit, la justice et l’égalité, la liberté et le devoir et elle aime aider les élèves à fonder leur raisonnement, à argumenter, à élaborer une pensée claire, rigoureuse.

     Mais ce qui la préoccupe pour ce cours de la semaine prochaine, c’est le débat sur la nature exacte du lien entre le corps et de l’esprit, une question aux multiples réponses dont aucune ne lève le doute : Socrate, Leibniz, Descartes, Bergson, Kant, Schopenhauer, la pauvrette a l’impression d’avoir de la sauce blanche dans le cerveau… Heureusement sonne le téléphone !

    — …Oui ? Ah c’est toi, Alex ! Quel plaisir de t’entendre…

    — Salut, Abigail ! Je voulais te demander, veux tu que l’on déjeune ensemble demain ? Je t’invite !

    — Excellente idée, On va chez Toni?

    — Va pour Toni ! Je passe te prendre chez toi à midi et demi !

    — Super, À demain !

    — J’oubliais ! Peux-tu me prêter ton Sade, tu sais,  La Philosophie dans le boudoir 

    — Pas de souci, à demain ! Bises.

     Alex

    Alex, c’est pour la famille et les amis, mais l’état-civil connaît Alexandra Arimendi, née à Bayonne en 1984. C’est dire que tout comme Abigail, elle a 31 ans Comme elle, elle est philosophe et toutes deux entretiennent une amitié de longue date ; les deux filles se sont connues sur les bancs du lycée ; elles ont fait leurs études universitaires ensemble à Montpellier ; la chance leur donne à enseigner aujourd’hui dans le même établissement.

    Brune, longue et mince, mais un visage qui étonne, rond et sensuel, des yeux chaleureux, un nez légèrement retroussé, des lèvres gourmandes, Alex est attirante ; mais il ne faut pas s’y tromper, elle sait ce qu’elle veut, elle fait ce qu’elle veut. Fille d’une famille basque solidement enracinée dans la tradition, elle a du lutter pour trouver ses marques, puis vivre de cette vie libre que sa famille juge par trop libertine. Pourtant elle ne renonce à rien de ses origines et ce large béret vert qu’elle porte souvent sur la tête l’affirme avec un peu d’humour Elle a beaucoup travaillé sur la culture basque et les rapports qu’elle a établis au fil des siècles entre les hommes et les femmes. Elle a déjà publié de nombreux articles pour toutes sortes de public . Certains la disent décomplexée et sourient d’un hochement de tête. Il en est d’autres pour affirmer qu’elle manque un peu de retenue.

     Dans le secret de son intimité, sa liberté d’esprit, elle l’affiche par le tableau d’un artiste, vraisemblablement de la fin du XIX° siècle, dont on lit mal la signature. Il représente une femme que tête un crapaud et un serpent, symboles de la luxure et du vice. Pour Alex plus encore qu’un symbole de l’idée que parfois l’homme se fait de sa compagne, elle y voit la représentation culturelle de la femme dans l’histoire de sa propre famille très catholique. Le tableau, placé en face de son lit, lui est plus cher encore depuis qu’avec Abigail, lors d’une ballade en voiture sur la route de Compostelle, dans la petite ville de Sanguesa, elles ont découvert le portail de l’église de Santa Maria. Alex se souvient encore du cri d’Abigail : — Alex, Alex, viens voir, viens voir, vite ! Et elle lui avait montré un bas relief inscrit dans les sculptures du portail qui ressemblait singulièrement au tableau. Depuis, pour conforter leur découverte, elles étaient revenues à Sanguesa avec le tableau et avaient comparé la pierre et la toile, comparaison qui avait levé tous les doutes, c’était vraisemblablement là que le peintre avait trouvé son inspiration. Si le tableau excite la curiosité, l’interrogation, l’ironie, parfois la gène de ses rares amants, c’est surtout leur complicité à elles deux qu’il nourrit. Les deux femmes y trouvent un redoublement de leur riante complicité quand elles se mêlent dans le lit d’Alex.

     Chez Toni, elles commandent une grande salade et une bouteille de Badoit — c’est leur menu habituel; elles savent tout aussi bien qu’ensuite elles prendront une gelée de fraises épicées et sa pannacota avec leur café.

    — Tu as le Sade ?

    — Bien sûr !

    Le livre passe discrètement d’un sac à l’autre. Un parent d’élève plus cagot que cultivé pourrait s’indigner que le prof de philo de leur enfant lise, qui plus est en public, un auteur qui va jusqu’à parler de pédophilie… À moins qu’un autre puisse imaginer que voilà deux jeunes coquines en mal d’aventures faciles.

    Abigail, tout en mimant un regard en coin à droite, un autre à gauche, chuchote:

    — Restons discrètes !

    Alex, d’un même mouvement, lui fait écho: — Cachez cet auteur que je ne saurais voir!

     Elles rient puis leur conversation prend les détours des mille choses qui les lient et qui les délient. Elles sont contentes d’être bientôt en vacances, de continuer à tramer d’un mouvement semblable de leurs bouches le tissu de leur belle histoire.

    — Ah, il faut que je te dise…

    — Que tu me dises ? Répond Abigail

    — J’ai des nouvelles d’Aurélie… Elle a un grand projet pour nous trois…

    — Un projet ? Traitresse, tu l’as vue sans moi… fait Abigail avec une moue.

    — À peine et je n’en sais pas plus que toi sur que ce qu’elle a en tête. Elle va nous rejoindre ici pour déjeuner et nous en parlera.

    — Tu ne m’avais pas dit qu’elle viendrait, Nous devions déjeuner toutes les deux… Toi en moi…

    — Hé bien nous serons trois ! Alex a pris ce ton de ferme douceur auquel cède toujours son amie.

     Aurélie

    Voilà Aurélie ! Il y a quelque chose d’impétueux dans le foisonnement roux de sa chevelure, dans ses prunelles bleu-vert, dans son port de tête que souligne un collier fait de cordages d’or ; à cela s’ajoute l’ampleur de ses gestes et cette haute taille et cette souplesse de son corps .Aurélie flamboie, danse, subjugue, fascine parfois. Elle le sait et elle en joue.

    Elle est vêtue d’une veste blanche qui s’évase sur les hanches au-dessus d’une robe noire, fleurie de rose fuchsia, un peu courte, un peu légère, mais qui met ses jambes en valeur. Aurélie a la quarantaine, du bon côté, trente sept ans ou trente huit tout au plus. Elle aussi est philosophe ; une dizaine d’années plus tôt, elle a enseigné la philosophie à Abigail et Alex. Mais si elle lit encore les philosophes, au contraire d’Alex et Abigail, elle a fini par abhorrer son métier d’enseignante. À sa mère qui lui demandait pourquoi elle quittait l’Éducation nationale ; elle avait jeté un lapidaire et sans appel, « trop chiants les mômes ». Sa pédagogie s’état heurtée à son incapacité à donner quelque attrait à Platon, Kant ou Schopenhauer. Quant à sa philosophie, elle, elle s’était heurtée au salaire des enseignants qu’elle estimait trop léger. Elle disait volontiers avec quelque humour qu’elle n’avait pas vocation à terminer sa vie dans un tonneau. Un courageux virage professionnel avait fait d’elle une excellente coach pour des dirigeants et dirigeantes d’entreprise surmenés, angoissés, parfois mal capable de prendre les décisions drastiques qu’imposait la situation de leur entreprise. Elle avait trouvé rapidement une bonne clientèle, des revenus à la hauteur de ses envies mais, surtout son métier lui donnait le temps d’exercer sa passion : peindre.

     Et c’est justement de peinture qu’Aurélie voulait parler avec ses deux amies dont elle connaissait fort bien l’intimité… Elle laissa passer quelques échanges puis rebondit sur une question d’Alex :

    — Alors ? Et la peinture ? Tu travailles en ce moment ?

    Il y eut un silence pendant que le garçon faisait le service des fameuse fraises épicées à la panacotta. Puis vint la réponse, accompagnée d’un sourire enjôleur :

    — Justement j’ai un projet et j’aimerais le réaliser avec vous deux…

    Les deux jeunes femmes restent muettes mais leurs regards interrogent et Abigail esquisse ce mouvement de la main droite qui invite à parler :

    — Voilà ! Je voudrais recréer une version nouvelle de ce tableau, vous savez qui représente Gabrielle d’Estrée…

    Dans la mémoire d’Abigail défile rapidement son musée imaginaire :

    — Tu veux parler de ce tableau, si sensuel, qui représente deux femmes au bain ? L’une pinçant le téton de l’autre ?

    — C’est exactement cela et pour tout dire, j’aimerais vous avoir toutes deux pour modèles…

    Abigail reste dubitative ; le dos de son pouce caresse ses lèvres, ses yeux grand ouverts interrogent ceux d’Alex. Et cette dernière, mi amusée, mi gênée :

    — Ce n’est pas un peu nu quand même…?

    — Je n’avais pas pensé un instant que la nudité sensuelle, c’est vrai, mais pudique à sa façon dans le tableau vous effaroucherait…

    Abigail, une fois encore montre sa réticence :

    — Et que feras-tu de ce tableau ? Où l’exposeras-tu ? À qui le vendras-tu peut être ?

    Et son regard cherche l’approbation d’Alex, sans vraiment la trouver.

    — Que te voilà bien inquiète et bien pudique pour une fille de Sade ! Je ne vendrai pas ce tableau, je ne l’exposerai pas si vous vous y opposez. Mon seul plaisir est de vous représenter toutes les deux ; je l’avoue, c’est plus un désir qu’un plaisir. Un désir de mon regard, un désir de vous recréer de tout mon être avec mon pinceau et mes huiles ? Oui, rassure-toi Abigail ! Alex et toi, vous en serez seules propriétaires toutes les deux ; vous en disposerez comme vous l’entendez.

    Alex s’amuse un peu d’imaginer leur intimité avouée.

    — Quel serait le décor, la mise en scène ? Les mêmes que sur le tableau ?

    —Alex ! se récrie Aurélie, je ne veux pas faire une caricature. Je veux vous trouver toutes les deux telles que vous êtes, en notre temps…Le tableau représente deux sœurs, pense-t-on, le mien représentera deux amantes. Il nous faudra inventer l’espace et les couleurs, chercher ce qui fait le charme de deux femmes d’aujourd’hui. Les fards et les couleurs de chair, par exemple, n’ont plus rien à voir avec ce qu’ils étaient dans cette baignoire du XVI° siècle…

    Abigail marmonne :

    — Muummuuumm…

    Il passe un temps de silence où l’une semble soupeser ses chances de victoire ; l’autre de mesurer le plaisir d’une représentation nouvelle, à travers le regard d’une d’un peintre, autre que les photographies que les deux jeunes femmes ont l’habitude de prendre d’elles-mêmes ; la troisième, de soupeser encore les conséquences de l’entrée d’Aurélie dans leur intimité.

    Et puis Aurélie rompt brutalement la méditation :

    — Ce n’est pas tout, jeunes femmes, j’ai du boulot ! Faut que j’y aille ! Je vous invite à prendre un thé demain à la maison…Ça vous va ?

    Alex d’un sourire, qu’accompagne un geste des mains dont on ne sait s’ils veulent dire pourquoi pas ou s’il rend les armes :

    — Hé bien, oui ! Demain cinq heures chez toi !

    Elles se lèvent toutes trois, s’embrassent. La veste blanche et les jolies jambes d’Aurélie se fondent rapidement dans la rue.


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