• Une dépouille à deux balles

    Jean-Pierre Leguéré

    6 décembre 2017

     

    C’est donc cela être mort ? Se retrouver en sa seule compagnie, sans personne avec qui parler, condamné au soliloque ? À vrai dire, j’ai connu bien des vivants dans la même situation, quelques égrotants, mais aussi bien des freluquets, enfermés dans un triste ménage ou, pire encore, retenus d’approcher l’Autre.
    Quand même, je ne pensais pas finir comme ça… Ma dépouille allongée dans l’herbe, une dépouille à deux balles. Oui, deux balles tirées par je ne sais qui. Mon dernier souvenir, c’est juste ces deux détonations. Je ne me suis pas rendu compte que je passais définitivement d’un état à un autre. Comment ai-je donc été assassiné ? Où quand, qui, comment, pourquoi ? De ces injonctions journalistiques pour relater un fait divers, je ne connais de réponse que le où ; bien sûr, la situation fait que j’ai pris de la hauteur, mais tout de même, j’aimerais posséder les autres réponses. Nullement par esprit de représailles ou de vengeance, pas plus par goût du châtiment, ni parce que je serais épris de justice. Non, juste, par curiosité, c’est tout. Je dois pourtant m’avouer à moi-même qu’un nom m’est venu tout suite à l’esprit :  Antoine… Mais je m’en veux de cet immédiat soupçon. Il y a tant d’autres possibilités.


    J’aime Fabienne, mais, pour les raisons mêmes qui faisaient que j’en étais tombé amoureux, bien d’autres en sont venus à la désirer : ses longues jambes, ses formes rondes et longues tout à la fois, ses cheveux, bruns et courts sous la casquette, sa gouaille et puis cet air gavroche qui rappelait Jeanne Moreau dans « Jules et Jim ». Et comme Fabienne aimait être aimée, elle en a mis quelques uns dans son lit, enfin, dans notre lit. Lit conjugal, appelons-les choses par leur nom. J’étais ulcéré bien sûr mais j’ai fait moi aussi quelques anicroches à nos vœux de fidélité. Du coup chacun tenait l’autre par la barbichette. Nous n’étions pas vraiment jaloux, nous savions intimement que ce n’était de part et d’autres que passades. Pourtant, avec l’arrivée d’Antoine, il s’est passé quelque chose. J’ai ressenti que je devenais de trop. Antoine ? Peut-être…


    La nuit venait de tomber. Comme tous les soirs, Tom et Lulla, nos deux épagneuls, étaient dehors, dans le parc de la propriété. Brusquement, ils se sont mis à gronder puis aboyer furieusement. Nous les entendions très bien parce que nous étions tous les deux dans le salon silencieux ; moi, je lisais dans mon fauteuil un roman polar de Gardner, "Chantage à l’œil" dont je ne connaitrai jamais la fin ; ma femme, assise au bureau, faisait les comptes ; c’est qu’elle aime l’argent, Fabienne ! Et nous en avons. Et même beaucoup, c’est fou tout ce dont nous avons hérité… Ça a fait des envieux, voire des ennemis, de toute sorte ! Y compris dans la famille, du moins sa famille à elle… Nous nous sommes regardés,  Fabienne et moi. Elle m’a dit, je m’en souviens bien, elle m’a dit d’une voix pressante, mais presque basse, comme pour ne pas effaroucher l’éventuel intrus : « Hugo, faut voir… Y a quelqu’un dans le parc ».


    Je suis sorti ; effectivement j’ai vu une ombre furtive près du grand chêne, là où se trouve mon corps maintenant. Je ne peux pas dire que j’ai vu distinctement l’assassin. Un homme, j’en suis presque sûr ; avec sur la tête un bob, du moins il me semble ; de la taille d’Antoine, peut être. Je ne pourrais témoigner de rien de concret, de probant. Je pourrai juste inventer un peu, par jalousie, pourquoi pas ?  Mais personne, bien sûr, ne me demandera rien.


    Les premiers qui sont venus près du chêne, près du cadavre en fait, ce sont les chiens. Ils se sont tus, m’ont flairé et puis se sont couchés près de moi. Ce n’est que longtemps après que Fabienne est arrivée, son portable à la main. Me voyant à terre, elle a hésité, comme si elle n’osait pas toucher ce corps qu’elle avait si souvent pressé, cajolé, caressé. Finalement, d’un geste décidé, elle a mis le portable dans sa poche ; elle a pris ma main gauche, puis mon poignet pour chercher le pouls. Qu’elle n’a pas trouvé. Alors elle est allée poser sa main sur ma veine jugulaire. Là, elle a compris, elle a murmuré : « Seigneur !» et puis encore un peu plus fort « Mon Dieu, mon Dieu ! » et elle repartie vers la maison telle une ombre fuyante. Les chiens sont restés.


    J’aurais préféré un peu plus de passion, qu’elle prenne mon corps à peine refroidi dans ses bras, qu’elle embrasse mon visage, qu’elle dépose un dernier baiser sur mes lèvres. J’ai toujours été comme ça, dans l’espoir des effusions. Et presque toujours déçu, justement parce que j’en espérais plus et plus encore et que cela faisait fuir les mieux disposées.


    La suite est aisément prévisible, tout le monde la connaît par cœur. La télévision en donne une représentation, parfois même plusieurs, chaque soir. Jusqu’à l’écœurement.  Fabienne téléphonera, puis arriveront les voitures de flics, l’ambulance qui emportera ma dépouille à la morgue, le commissaire qui énoncera des hypothèses…Ah le proc ! Ce sera sans doute Bonnichon, un type un peu sec, arrogant, mais pas avec moi : il ne peut oublier que nous sommes allés à l’école ensemble et qu’à l’époque on le surnommait Belle Mamelle ! Ça va lui faire tout drôle cette dernière rencontre… Il y aura aussi les techniciens de la crime et  le légiste et les photographes, et puis ce lieu de toutes les bêtes fascinations : la scène de crime. Je vomis ces kilomètres de film, ces heures de dialogues poussifs, ces lieux communs de l’humaine conjugaison... Pourtant, c’est de cette boue là que sortira sans doute un jour le nom de mon assassin ou ceux de mes assassins. Et si c’était Antoine et Fabienne, tous les deux ? Ignoble pensée, à chasser… À chasser tout de suite ! Mais qui alors ? Qui ?


  • Commentaires

    1
    Jean-Jacques
    Mercredi 31 Janvier à 15:55

    C'est Antoine, j'en suis sûr, c'est lui, c'est sûr ! Fabienne n'y est pour rien, enfin peut-être l'a t-elle suggéré à son amant, l'air de ne pas y toucher..Maintenant, elle n'y est pour rien, il n'y a qu'un seul responsable, mais, dans le fond, elle est bien contente. A moins qu'Antoine ait agi seul, pour lui piquer son fric pendant qu'elle est encore dans les affres de la passion...

    Bon j'arrête de supputer. Mais il y a là une possibilité de développement qui serait passible d'un dépôt de texte commençant par : "ça a débuté comme ça..."

    En tout cas, c'est vraiment bien écrit, bien raconté, avec en arrière plan l'idée de la vie après la mort, et aussi une certaine distanciation humoristique bien venue.

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