• par Aimé Lamouroux

    2014

     

    Les Saintes-Maries-de-la-Mer.

    Troisième semaine d’août. Une belle journée ensoleillée avec légère brise marine.

    En ce début d’après-midi, assis sur un banc de pierre face à l’église fortifiée, je contemple le va-et-vient incessant des vacanciers qui font les boutiques avant d’aller sur la plage se livrer au rituel des expositions solaires. Les journées caniculaires sont terminées, quelques orages ayant vers le 15 août rafraîchi l’atmosphère. La lumière aveuglante de juillet a cédé la place à une lumière plus contrastée, faisant davantage ressortir les façades colorées des maisons, les stores bariolés des cafés et des magasins de souvenirs, et donnant plus de relief aux silhouettes des passants. A cette heure les terrasses des restaurants commencent à se vider tandis que les ruelles étroites se remplissent d’une foule bigarrée de plus en plus compacte. Quelques agglomérats stagnent devant les étalages, ralentissant le flux des promeneurs et des curieux. Les uns hésitent entre le chapeau de gardian et la chemise provençale ; d’autres discutent bruyamment avant de porter leur choix sur un souvenir de la région : le taureau en matière plastique, la croix camarguaise, ou la paire de banderilles qui leur rappellera la sanglante corrida à laquelle ils ont assisté la veille pour la première et souvent la dernière fois. Tous prennent inlassablement des photos, généralement avec des téléphones portables qui ont peu à peu remplacé les encombrants réflex d’autrefois ; des photos de tout et de n’importe quoi, le plus souvent d’ailleurs d’eux-mêmes, sous la forme de selfies qu’ils s’empresseront d’envoyer, via Facebook, à leurs nombreux amis.

    Sur mon banc, bercé par le brouhaha de la foule, je somnole paisiblement, ce qui est naturel à cette heure après une gardianne de taureau accompagnée d’un agréable rosé de Provence. Je n’ai pas eu le courage de pénétrer dans l’église pour aller honorer les saintes, Marie Jacobé et Marie Salomé, ainsi que leur servante Sara, la patronne des gitans. Il faut dire qu’en cette période l’atmosphère y est difficilement respirable à cause des nombreux visiteurs qui se succèdent inlassablement et des dizaines de cierges qui se consument en permanence. Ceux qui les ont déposés espèrent que les saintes exauceront leurs prières, leurs vœux, ou de simples demandes : « Saintes Maries, faites que la récolte du riz soit bonne cette année ; Saintes Maries, faites que je puisse enlever quelques cocardes à la course libre de dimanche prochain sans me faire encorner; Saintes Maries, faites que mon amoureux me soit toujours fidèle… » Ils quittent ensuite l’église apaisés et heureux. L’espoir fait vivre !

    Ma femme et le jeune couple qui nous accompagne, une petite cousine et son mari, n’ont pas hésité par contre à pénétrer dans l’église sombre et enfumée. A la sortie du restaurant, ils m’ont dit, en prenant des mines entendues : « On va faire un tour à l’église. » J’ai feint l’étonnement, mais je me doute de ce dont il s’agit : la jeune femme et son mari désirent ardemment un enfant, et l’heureux évènement commence à tarder. Ils sont donc allés prier les saintes et leur demander d’intercéder en leur faveur pour activer les choses. Ils vivent en région parisienne, sont en vacances dans le midi, et nous sommes heureux de les accueillir pendant quelques jours. Lui est ingénieur informatique, elle, professeur de mathématiques. Malgré leur formation scientifique et leur esprit cartésien, en désespoir de cause, ils se sont mis depuis bientôt une année à solliciter toutes les forces naturelles et surnaturelles réputées capables d’améliorer la fécondité : boisson de l’eau de sources dites miraculeuses, contacts intimes avec des rochers ou des arbres magiques, invocation de saints spécialisés dans la fécondité, consultations de guérisseurs réputés infaillibles… Ils espèrent ainsi éviter de faire appel à la fécondation in vitro dont la lourdeur les rebute. Mais jusque là toutes ces tentatives sont restées vaines ; même Saint Greluchon, saint très célèbre dans le sud du Berry en matière de fécondité, s’est révélé inefficace. Aussi, ma femme leur a certainement conseillé d’aller prier les Saintes Maries en espérant qu’elles voudront bien prendre en considération leur demande. Connaissant mon scepticisme à l’égard de ces pratiques, ils ont préféré ne pas me mettre dans la confidence, craignant sans doute que par quelques plaisanteries je libère des ondes négatives capables de faire capoter leur entreprise.

    Soudain une voix éraillée me tire de mes réflexions : « vie… vie… vie… » Je lève la tête et découvre une vieille femme présentant un visage recuit et parcheminé, une sorte de momie ambulante. C’est la mort en personne qui vient me chercher, pensé-je un instant. Elle a vraiment mal choisi son heure ! Par une si belle journée, alors que tout allait si bien ! Heureusement, il ne s’agit que d’une gitane et cela me rassure partiellement. Elle poursuit : « vie… vie... » Mais que veut-elle donc cette vieille peau ? Je ne vais tout de même pas lui donner ma vie pour lui faire plaisir ! A la rigueur, la bourse ? Pourtant elle insiste : « vie… ligne vie… pas cher… », en me montrant la paume de sa main. Je comprends enfin. Elle veut lire mon avenir dans les lignes de ma main, moyennant rémunération, évidemment. J’avais oublié que c’est une spécialité des gitanes. Elle sourit, voyant que j’ai enfin compris, découvrant des mâchoires largement édentées, dont les quelques dents qui restent, couronnées d’or, renvoient de vifs éclats sous le feu du soleil. Elle pense certainement avoir trouvé le bon pigeon. « Ligne vie … amour… richesse… », articule-t-elle péniblement. Tu parles ! Amour, j’ai déjà ma femme et ça me suffit bien. Richesse, j’ai assez pour vivre et que ferais-je d’une fortune ? Je n’ai aucune envie d’avoir le destin du roi Midas. Avenir, je ne veux surtout pas le connaître. Elle serait bien capable en lisant les lignes de ma main de m’annoncer quelques mauvaises nouvelles et de me casser le moral pour la journée. Pire, elle pourrait prendre un air inquiet et compatissant pour finalement me dire que, étant donné ce qu’elle voit, elle préfère ne rien dire. Sans compter que, moyennant finances, elle me proposerait certainement un remède magique pour arranger le cours de mon destin, remède qu’il me serait difficile de refuser. Il faut que je me débarrasse de cette sorcière avant qu’elle ne m’embobine complètement, aussi je la rabroue rudement : « Dégage vieille taupe ! Je ne veux pas savoir ! Je m’en fous de mon avenir ! Va chercher d’autres pigeons à plumer. » Voyant ma mauvaise humeur, elle n’insiste pas. Elle s’éloigne en marmonnant des paroles inintelligibles, zigzaguant dans la foule à la recherche d’une autre victime. Mais je sens, que de loin elle me surveille du coin de l’œil, et que je reste un gibier potentiel.

    Pour être plus tranquille et éviter une nouvelle attaque, je vais m’installer à quelques dizaines de mètres à la terrasse d’un café. Normalement, les terrasses sont interdites aux gitanes et autres vendeurs à la sauvette, les cafetiers désirant préserver la tranquillité de leur clientèle. De là, je la vois aller et venir parmi les visiteurs de l’église, disparaissant parfois, puis réapparaissant, accostant les passants sans relâche, leur proposant ses services, mais sans succès. En la voyant ainsi s’activer pour gagner un peu d’argent j’en viendrais presque à regretter de l’avoir renvoyée rudement. Après tout, c’est son gagne-pain et sa vie ne doit pas être rose tous les jours. Toutefois, je me suis toujours méfié de ceux qui disent posséder le don de voyance et s’affublent de titres ronflants comme « Monsieur Doumala, grand médium voyant ; professeur Rabamine, spécialiste des travaux occultes ; Amélia, médium de naissance et clairvoyante qui lit dans le cœur de l’âme sœur… » Je les évite donc soigneusement. Même si l’on considère leurs prédictions comme des élucubrations dont on doit s’amuser, on ne peut s’empêcher de les garder en mémoire. Une seule fois dans ma vie j’ai fait cette expérience : c’était dans une foire, avec quelques copains, auprès d’une « diseuse de bonne aventure », comme on les appelait alors. Nous étions jeunes, et l’idée de connaître ce que serait notre vie nous amusait. Je n’ai jamais oublié son nom qui figurait en grosses lettres sur son baraquement : Madame IRMA, voyante. Après m’avoir examiné la main, elle avait annoncé d’une voix caverneuse : «Vous aurez beaucoup de chance dans votre vie, vous vous marierez, vous travaillerez, vous aurez des enfants. » Rien d’exceptionnel en somme. Et comme je lui demandais si je deviendrais vieux, elle m’avait répondu avec un air préoccupé : « Au moins jusqu’à environ soixante ans, après je ne vois plus très bien. » J’étais rassuré. Quand on a douze – treize ans, soixante ans d’existence, c’est l’éternité. On a toute la vie devant soi. Le problème, c’est que maintenant, je suis arrivé à la soixantaine. Malgré les années, je n’ai pas oublié cette prédiction et je pense parfois que si elle n’avait rien vu, c’est qu’il n’y a peut-être plus rien à voir.

    Mais le temps passe et il faut que je retrouve ma famille. Je quitte la terrasse du café et retourne vers l’église. Personne… Je descends dans la nef, surpris par l’obscurité, et instinctivement me dirige vers le chœur illuminé. Dans une chapelle latérale, les saintes, Marie Jacobé et Marie Salomé, debout dans leur barque, impassibles au dessus des flammes tremblotantes des cierges, me regardent avec commisération et même une lueur de réprobation dans les yeux. Me reprocheraient-elles mon incrédulité ?

    Ils ne sont pas dans l’église. Ils doivent faire les boutiques dans la rue principale. La rue n’est pas très grande, je devrais facilement les retrouver. Je sors donc de l’église, désorienté par l’aveuglante lumière, et cherche la direction de la rue des commerces. Soudain j’entends derrière moi : « monsieur, monsieur… porte-bonheur, acheter porte-bonheur. » Je reconnais aussitôt la voix. Décidément, elle ne me lâchera pas, la vieille glu : elle a retrouvé ma trace et reprend l’offensive. « Ma petite-fille vend belle médaille… médaille porte-bonheur, pas cher, pas cher. » Je me retourne. Je suis face cette fois, non pas à une, mais à deux gitanes et, ô surprise, autant la vieille est moche à faire peur, autant la jeune est ravissante : une brunette aux yeux de braise, moulée dans une robe rouge à volants noirs, belle à faire se damner un saint. Esméralda en personne ! Subjugué, je me demande même un instant si le diable ne se cache pas dans cette divine apparition. Elle me toise effrontément et tend un joli panier en osier. Posées sur un velours noir, de petites médailles dorées à l’effigie des saintes jettent mille feux pour mieux me soumettre à la tentation. Elle accompagne son geste d’un charmant sourire qui laisse entrevoir des dents blanches, immaculées, et se termine par une petite moue boudeuse et engageante.

    - Alors, comment les trouvez-vous mes médailles ? dit-elle d’une voix suave. Elles portent bonheur… et si vous faites un vœu, il sera exaucé, vous pouvez en être sûr. Vous m’en prenez une ? Vingt euros seulement !

    Revenu sur terre, je contemple ces médailles de pacotille, probablement fabriquées en Chine, qui ne doivent pas avoir de grands pouvoirs si ce n’est dans l’imagination. Mais elle me fixe toujours avec son sourire enjôleur et insiste :

    - Vous m’en prenez une ? Elles éloignent le mauvais sort…

    J’hésite. Si je m’écoutais, je prendrais tout le panier et la vendeuse avec. Mais seules les médailles sont à vendre.

    - Alors, vingt euros seulement ?

    Je faiblis.

    - Vingt euros seulement…, tout juste le prix d’un repas au restaurant et du bonheur garanti.

    Je sens que je vais craquer, mais je résiste encore. Après quelques secondes d’incertitude, non par superstition mais par amour de l’humanité, voilà une bonne excuse à ma faiblesse…, je craque.

    - Allez, donnez m’en une. Voici vos vingt euros.

    Elle triomphe.

    - Vous verrez, vous ne le regretterez pas ! Elles ont beaucoup de pouvoir mes médailles. Elles sentent ce que l’on désire même si on ne leur demande rien, insiste-t-elle avec un brin de moquerie dans la voix.

    La garce, elle a un sacré culot. Maintenant qu’elle a fait affaire, elle se fiche ouvertement de moi. Je regarde la vieille. Elle m’adresse un sourire narquois qui semble dire : tu vois, tu faisais le malin mais tu t’es quand même bien fait avoir. On en a maté d’autres, et de bien plus coriaces. Puis toutes deux s’éloignent en palabrant joyeusement.

    En les regardant disparaître dans la foule, l’une dans la fleur de l’âge, l’autre usée par le poids des années et qui devait ressembler à sa petite-fille autrefois, je ne puis m’empêcher de penser que la nature est vraiment inconséquente, qui produit de si belles créatures pour les laisser ensuite se dégrader inéluctablement.

    J’examine la médaille. Suivant son orientation par rapport au soleil, elle s’illumine comme irradiée par une sorte d’énergie céleste. Après tout, pourquoi n’aurait-elle pas de pouvoir magique ? Et si elle n’en avait pas, j’aurais toujours la satisfaction d’avoir fait plaisir aux deux bohémiennes. Je la glisse dans ma poche et décide quand même de ne pas parler de mon achat : qu’un incrédule se soit laissé aller à acheter un porte-bonheur, cela pourrait prêter à moqueries. Ma femme et nos cousins ne s’en priveraient pas.

    D’ailleurs, je les vois qui arrivent encombrés de quelques paquets et présentant la mine réjouie des gens satisfaits de leurs trouvailles. J’attaque, moqueur :

    - Je suis sûr que vous êtes allés faire vos dévotions à l’église.

    - Bien sûr, reprend ma femme, mais ce n’est pas tout.

    Je commence à m’inquiéter :

    - Comment cela, ce n’est pas tout ?

    Ils me montrent leurs emplettes : notre cousine a acheté une robe d’arlésienne, son mari, un pantalon de gardian, et ma femme, une énorme cigale en céramique pour décorer la maison. Elle a sans doute voulu me faire plaisir en pensant, qu’après notre retour dans la région parisienne, lorsque le ciel sera gris et pluvieux, elle me rappellera le soleil du midi.

    - Et puis, il y a aussi cette médaille. C’est un porte-bonheur.

    Dans le creux de la main notre cousine me présente une petite médaille dorée avec le profil des deux saintes. Je la reconnais immédiatement et m’exclame :

    - Ce n’est pas possible ! Vous vous êtes bien fait avoir !

    - C’est deux gitanes qui nous l’ont proposée en affirmant qu’elle va nous porter bonheur. Pour vingt euros, je n’ai pas pu refuser et j’ai fait le vœu d’avoir un enfant.

    - Comment peut-on croire à de telles balivernes à notre époque ? m’exclamé-je. Mais, voyant sa mine déconfite, pour ne pas gâcher son plaisir, j’ajoute aussitôt :

    - Après tout, tu as eu raison de la prendre. Si cela ne fait pas de bien, cela ne peut pas faire de mal. Et puis, sait-on jamais ?

    L’après-midi se termine agréablement par une promenade en bateau. Après avoir longé la côte sablonneuse, l’embarcation pénètre dans l’embouchure du Petit Rhône et remonte le fleuve. Pendant quelques kilomètres nous avons tout loisir d’admirer la terre sauvage de Camargue, née de la rencontre des eaux douces de la terre avec l’eau salée de la mer. De temps en temps, parmi les touffes de saladelles et de salicornes, apparaissent des taureaux et des chevaux, isolés ou en petits groupes, tandis que des vols de flamants roses viennent compléter ce décor des milliers de fois reproduit sur les cartes postales. Par moment, le pilote coupe le moteur et le bateau glisse alors silencieusement sur l’eau en ralentissant. C’est l’occasion d’admirer tantôt un héron cendré, tantôt un ragondin, plus rarement une aigrette, qui cherchent leur nourriture entre les tamaris et parmi les roseaux. Quelle paix après l’agitation tumultueuse de la ville !

    Je repense aux gitanes. Elles doivent poursuivre leur activité d’arnaque auprès des touristes qui ne demandent qu’à se laisser tenter. Cela fait partie du folklore. Le scénario, bien huilé, va se poursuivre jusqu’aux derniers beaux jours, puis, après la période estivale, les rues se videront, la plupart des commerces fermeront, et la ville retrouvera sa sérénité.

     

    Quelques semaines passent. Voici l’automne. Les belles journées d’été ne sont déjà plus qu’un souvenir. Nous téléphonons de temps en temps à notre cousine pour prendre des nouvelles : L’heureux évènement tant attendu n’est toujours pas là. C’est à désespérer…

    Parfois je lui rappelle que toutes les solutions n’ont pas été envisagées et qu’il reste encore la possibilité de faire appel à la médecine. En effet, les FIV sont actuellement de plus en plus utilisées avec succès pour remédier aux problèmes de stérilité : une proposition qui la laisse de marbre et qu’elle ne veut toujours pas envisager.

    Finalement, il ne sera pas nécessaire d’en passer par là ; comme quoi il ne faut jamais désespérer… C’est courant novembre que nous parvient par téléphone la bonne nouvelle. Notre cousine, émue et joyeuse, nous l’annonce : elle est enceinte ; les tests de laboratoire l’ont nettement confirmé. Je lui rappelle en plaisantant que c’est certainement grâce aux Saintes Maries, et nous en rigolons, heureux de repenser à cette bonne journée de détente au bord de la mer. Elle doit passer une échographie dans une quinzaine de jours qui permettra de vérifier si tout est en ordre et de mieux fixer le début de la grossesse. J’admire cette technique : pouvoir déjà distinguer un petit corps, sa tête, ses membres, les battements du cœur, parfois des premiers mouvements, tout un début de vie en gestation, pour moi, c’est magique.

    Le jour de l’examen nous attendons impatiemment le résultat. Notre cousine nous appelle en fin d’après-midi. Tout de suite elle nous tranquillise : il n’y a pas de souci à se faire, tout est normal. Toutefois, au son de sa voix, nous la sentons préoccupée. Tout va très bien, mais… mais il y a une surprise. La surprise, c’est qu’elle attend non pas un, mais deux enfants. Des jumeaux ! Nous en restons bouche bée d’étonnement.

    Subitement, je me souviens de la médaille qu’elle avait achetée aux gitanes, puis de la mienne, que j’avais complètement oubliée au fond de la poche de ma veste. Tout s’éclaire : un plus un égale deux. C’est l’évidence ! La logique est respectée.

     

    Et la lumière fut : moi, l’incrédule, qui ne croyait qu’à ce qu’il voyait, mais qui ne voyait peut-être que l’apparence des choses, j’étais ébranlé. N’était-il pas possible que, là où l’on ne pouvait voir qu’une simple coïncidence, il y eût un signe qui me soit adressé, un signe destiné au sceptique que j’étais, qui, pensant détenir la vérité, n’avait pas pris conscience de son aveuglement ? C’est avec cette interrogation que je repensais aux Saintes Maries : n’avaient-elles pas voulu m’envoyer un message pour me faire comprendre que tout n’est pas aussi simple qu’on peut parfois le croire et me faire douter de mes certitudes ?

     


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  • par Aimé Lamouroux

    2016

    Je suis un vieux chat, un chat paresseux et indolent. J’ai tout pour être heureux : un logis confortable et bien chauffé, un couffin douillet placé sur fauteuil moelleux d’où je peux observer les allées et venues des uns et des autres, une nourriture abondante et bien choisie, des maîtres à mes petits soins, qui sont pour moi des serviteurs dévoués et zélés, attentifs à mes moindres caprices…, et pourtant j’ai le blues. Je m’ennuie. Je m’ennuie car je ne sais pas quoi faire. Les journées passent les unes après les autres, interminables. Alors je dors ; souvent complètement, parfois que d’un œil, et quelquefois je rêve, heureusement.

    Je suis arrivé dans cette maison à l’âge de trois mois. Je venais d’un élevage de la région parisienne. On m’avait offert comme cadeau d’anniversaire à un jeune garçon qui venait d’avoir dix ans et à sa grande sœur d’environ douze ans, les enfants de mes maîtres. Je m’étais très vite adapté à ce nouvel environnement, si bien qu’après quelques semaines je me sentais complètement chez moi et j’étais très heureux.

    La vie était belle en ces temps là. J’étais jeune, gai, insouciant, vif comme la poudre. Je courais, sautais, grimpais aux arbres, et ignorais la fatigue. Les enfants jouaient souvent avec moi. La jeune fille me prenait dans ses bras, me caressait, et parfois me faisait des plaisanteries, comme celle de me mettre les chaussons de ses poupées pour me transformer en chat botté. Cela m’énervait un peu, mais en même temps cela m’amusait. Avec le jeune garçon c’était différent : il me faisait courir après des boulettes de papier qu’il lançait sur le pavé du séjour ou la terrasse de la maison, derrière lesquelles je me lançais à toute vitesse. Il se plaisait aussi à me faire sauter après un papillon en papier fixé à l’extrémité d’une fine baguette de bois qu’il agitait devant moi afin que je l’attrape. J’aimais bien, mais ce que je préférais c’était le bouchon attaché à une ficelle qu’il tirait à petits coups pour me faire croire que c’était une souris. Me laissant prendre au jeu, je bondissais alors et le saisissais entre mes pattes, toutes griffes sorties, comme s’il s’agissait d’une vraie proie. C’était toujours les mêmes jeux mais je ne m’en lassais pas.

    Lorsque j’étais seul, j’allais dans le jardin et j’essayais d’attraper tout ce qui passait à ma portée : papillons, bourdons, mouches…, mais c’était difficile, surtout les mouches qui étaient insaisissables. Par contre je capturais très facilement les petits animaux qui vivaient sur le sol, en particulier les petits lézards et les jeunes souriceaux sans méfiance dont je me régalais. Quant aux oiseaux, ils se méfiaient et se tenaient toujours hors d’atteinte.

    Deux années de pur bonheur.

    À l’âge de deux ans j’étais devenu un jeune chat vigoureux. J’allais, je venais dans tous les coins du jardin. C’était mon territoire. Il commençait à être un peu juste pour moi, si bien que de temps en temps j’entreprenais des sorties dans le voisinage. À chaque virée je m’enhardissais et j’allais de plus en plus loin, prenant tous les risques quand je traversais les rues sans crainte des bolides qui n’auraient pas ralenti pour me laisser passer. Il faut dire que, quelques maisons après la nôtre, j’avais rencontré une jeune chatte adorable qui me faisait les yeux doux et à qui je faisais le joli cœur. Elle m’attirait irrésistiblement, aussi je passais tout mon temps auprès d’elle. Je ne rentrais chez moi que pour prendre mes repas, très rapidement, et repartais aussitôt la retrouver au grand désespoir de mes maîtres inquiets. Nous avons vécu ensemble des moments très forts, surtout pendant ces nuits de pleine lune qui exaltent le plaisir des sens et rendent l’âme romantique. J’ai ainsi découvert les merveilleuses sensations qui secouent le corps et laissent épuisé mais heureux.

    Mais je n’étais pas le seul chat du quartier. D’autres que moi avaient découvert ma douce amoureuse. Hélas, elle se révéla vite infidèle et bientôt pour la retrouver il me fallut en découdre. Quand je me trouvais face à face avec l’un de ses prétendants l’affrontement était inévitable. On commençait par se toiser pour montrer notre détermination, ensuite on s’insultait avec des miaulements rageurs, et enfin on se jetait l’un sur l’autre. Les combats étaient acharnés, les empoignades très rudes. Pour montrer qu’on était le plus fort, il fallait saisir l’adversaire à pleines dents par la peau du cou et le maintenir à terre jusqu’à ce que, enfin soumis, il se retire et cède la place. Je sortais de ces combats souvent vainqueur, parfois vaincu, mais j’étais toujours prêt à recommencer. C’était ainsi, je n’y pouvais rien, quelque chose en moi m’ordonnait de le faire. Je devais être le plus fort si je voulais obtenir les faveurs de ma belle conquête.

    Toutefois, mes maîtres, voyant dans quel état déplorable je revenais, se sont inquiétés. Un jour une blessure au niveau de mon cou s’est infectée ; du pus s’écoulait de l’abcès qui s’était formé et je n’étais pas beau à voir. Ils m’ont donc amené chez le vétérinaire. Celui-ci m’a soigné, mais je ne me suis rendu compte de rien car j’ai perdu conscience sous l’effet d’une mystérieuse piqûre qui m’a endormi rapidement. Quand je me suis réveillé j’avais un énorme pansement au cou et une collerette en plastique qui me gênait beaucoup. Je devais être ridicule. Il n’était plus question pour moi de parader devant ma compagne volage. D’autres allaient occuper la place.

    Mes maîtres sont venus me chercher en fin d’après-midi. Le vétérinaire avait l’air satisfait de son travail. Il leur à même proposé ses services pour une petite intervention complémentaire, je ne sais pas quoi au juste. J’ai seulement retenu une courte phrase : « il faut le castrer, ça le calmera ». Je n’ai pas compris car je n’avais pas l’impression d’être particulièrement agité.

    J’ai donc subi cette deuxième intervention une quinzaine de jours après et, c’est vrai, elle a changé ma vie ; elle l’a même bouleversée. Je me suis senti devenir plus tranquille, plus apaisé, presque apathique, complètement débarrassé de cette sensation permanente du devoir à accomplir. Finies les courses folles dans le voisinage, finis les battements de cœur qui me faisaient tant vibrer, finies les attentes interminables auprès de l’ingrate qui m’avait déjà oublié… J’ai encore tenté quelques sorties par habitude, mais le cœur n’y était plus. Je ne mettais plus assez d’ardeur au combat et je n’avais plus le dessus. Aussi je n’ai bientôt plus quitté l’environnement proche de la maison et mon territoire s’est réduit comme peau de chagrin.

    Le bon temps était terminé.

    Quelques années ont passé. Je me suis habitué à cette vie douce et ennuyeuse. Les enfants sont partis faire des études à Paris et la maison a perdu son animation. Ils ne reviennent que de temps en temps mais ne s’intéressent plus à moi ; ils ont d’autres choses à penser.

    Quand il fait beau je m’installe sur le rebord de la fenêtre et je contemple les alentours de la maison d’un œil indifférent. Quelques oiseaux, rassurés par mon immobilité, viennent sautiller à proximité de ma gamelle, mais je n’ai pas le courage de bondir pour les saisir. Parfois un jeune chat s’aventure dans mon domaine, inspecte les restes de mon repas et les mange sans vergogne. Je devrais le rosser cet impudent blanc-bec, histoire de lui apprendre à vivre, mais je le laisse faire. Quand vient le soir, je ne pars plus à l’aventure. Je rentre et je m’installe sur le fauteuil qui m’est réservé dans le salon. Je m’endors et je rêve. Je rêve que je suis jeune et beau, que la vie m’appartient, que je suis le roi des chats du quartier, que de belles chattes langoureuses m’attendent et me désirent…

    C’est hélas au meilleur moment de mon rêve que ma maîtresse vient me caresser et me réveille. « Alors il dort mon gros matou… Viens, ta pâtée est prête, tu dois avoir faim », me dit-elle. Je me lève péniblement à cause de mon embonpoint et me dirige vers le repas qu’elle m’a préparé. Je mange pour lui faire plaisir et pour l’entendre dire une nouvelle fois : « Il avait faim mon gros chat, il s’est bien régalé. » Puis elle s’assoit sur son relax pour une soirée devant la télé et m’appelle : « Viens avec moi, tu es le plus beau et le plus gentil des chats. » Je m’installe sur ses genoux et elle me caresse tendrement. Je ronronne pour la remercier et parce que je suis bien. Et puis, quand elle me regarde, je vois dans ses yeux tout l’amour qu’elle a pour moi et je sens qu’elle me comprend ; cela m’apaise et me réconforte.

    C’est vrai, je m’ennuie ; mais c’est quand même bon d’être aimé et chouchouté.

     


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  • Jean-Pierre Leguéré

    26 mars 2017

     

        En dehors des météorites, de la foudre et des particules, il en pleut des choses sur la terre ! Chez les Anglais, c’est bien connu, la pluie provoque des chutes de chiens et de chats ; aux Pays-Bas, ce sont des vaches qui tombent ; en Norvège, des souris jaunes. Au Japon, Haruki Murakami rapporte que, dans la province de Kobé, il suffit que Monsieur Nakata ouvre son parapluie pour que maquereaux, sardines et sangsues jonchent la chaussée. En France, foin des bestiaires, on est, hélas, plus militaire ! Ce sont des cordes et des hallebardes que l’on reçoit. Quant à moi, d’expérience, je peux vous dire qu’il y pleut aussi des bombes.


        Au petit matin du 14 juin 1940, l’Oberleutnant Helmuth Mozart, un beau blond aux yeux bleus, embrassa la fiancée adorée aux cheveux dorés, salua joyeusement dans l’escalier le portrait du Führer d’un vigoureux  Heil Hitler, prit les commandes de son bombardier, un junker 1650, et vola vers la  Normandie. Objectif : Louviers. Juste au dessus de la ville, son escadrille largua quelques tonnes de bonnes bombes incendiaires, qualité allemande. Mozart ce matin là, ce sentait léger, presque allègre ; il visa avec précision le 4 de la rue Tatin, à deux pas de l’église Notre-Dame. Revenant de l’exode, nous ne trouvâmes plus de notre maison que ruines sur ruines.


        Dans la nuit du 11 et 12 juin 1944, soit exactement quatre ans plus tard, jour pour jour, la même opération se répéta, en anglais cette fois. Le flight commander Andrew French s’arracha aux cuisses amoureuses, allumeuses et vigoureuses de l’infirmière Britney Morse, enfila ses bottes, fila vers l’aérodrome d’Eastchurch rejoindre son squadron. Objectif : la Normandie, bombardement de la gare d’Évreux. French prit les commandes de son Mosquito, parvint sans encombre au dessus de la ville, ouvrit la trappe et murmura My god ! en laissant échapper un chapelet de bombes. La plupart d’entre elles se perdirent autour de la gare dont deux qui tombèrent précisément sur le 3 de la rue du Capitaine Herriot. Dans cette maison se trouvaient jusqu’à cet instant mon coffre à jouets, une sorte de catéchisme intitulé « La Miche de pain » dans lequel se trouvait une image hautement suggestive de Saint Joseph sur son lit de mort, mon vieil ours en peluche nommé Doudounet, essorillé de l’oreille droite, et deux poissons rouges. Par bonheur, une fois de plus, nous avions fui la ville et dormions dans une ferme à quelques kilomètres de là. Le lendemain, en fin d’après-midi, les ruines brûlaient encore, à feu couvert. Dans l’âcre et chaude odeur de poussières, de fumées et de goudrons mêlées, je vis, pour la première fois de ma vie, couler des larmes sur le visage de ma mère, debout devant notre malheur. C’était beaucoup de pluie pour un enfant.

        Peu de temps après ces évènements, on fêta mes neuf ans. Je reçus quelques cadeaux dont je n’ai aucun souvenir, par contre celui que m’offrit Cécile, une vieille tante par amitié, occupa toute ma vie. Sachant que déjà j’aimais les livres, elle m’avait offert, extraits de sa bibliothèque personnelle, huit volumes de Jules Verne dans les belles éditions originales conçues chez l’éditeur Hetzel : tranches dorées, cartonnages or et vermillon sur lesquels se détachent un ballon, un phare ou encore deux éléphants, dos polychrome dit « à l’ancre ». Parmi les titres :  Voyage au centre de la Terre, Les Enfants du capitaine Grant, Cinq semaines en ballon, Michel Strogoff... j’en passe, j’avais le choix ! Pourtant, mon attirance pour l’Île Mystérieuse fût immédiate, impérative, comme si une force extérieure m’imposait de le lire avant tout autre titre. Avant même de l’avoir ouvert, j’avais le sentiment qu’il allait me faire voyager et transformer ma vie. Beaucoup connaissent l’histoire de l’ingénieur Cyrus Smith et de ses quatre compagnons, son domestique noir Nab, le journaliste Gédéon Spilett, le marin Pencroff, et le jeune Harbert. Retenus prisonniers par les Sudistes lors de la guerre de Sécession, ils décident de quitter Richmond où ils sont prisonniers et pour fuir s’emparent d’un ballon. Pris dans un ouragan, le ballon échoue à proximité d’une île déserte. Les six-cents pages, enrichies de suggestives gravures, racontent leur exploration de l’île puis leur installation et la mystérieuse présence du capitaine Nemo qui semble veiller sur eux dans les circonstances les plus dramatiques de leurs aventures.  

        Quel père extraordinaire que ce Cyrus Smith pour quelqu'un élevé par sa seule mère ! Détenteur de tous les savoirs et aimant à le partager, chef incontestable et incontesté d’une petite société où règnent la vertu au sens originel du mot, le courage, mais aussi la bonne entente, une solidarité sans faille, un souci constant les uns des autres. Et, pour un enfant qui n’a que trop mesuré la fragilité de sa demeure, quel merveilleux refuge que Granite House, cette immense grotte découverte puis, petit à petit, aménagée par les naufragés. Indestructible, imprenable, protégée par sa situation de toute agression qu’elle vienne du ciel, de la mer ou de la terre, Granite House symbolisait en quelque sorte le ventre d’une mère et la force d’un père. Combien d’heures de ma jeune vie y ai-je passées, avec les cinq héros, à observer les oiseaux, à scruter la mer, à étudier la végétation proche, à mesurer le travail des naufragés, à m’émerveiller de la botanique et des sciences naturelles ? J’ai pris conscience  quelques décennies plus tard que je refusais de voir la fin tragique de l’île et la disparition de la grotte qui m’était si chère…

    Quand je caresse du regard ma bibliothèque, le théâtre grec, Conrad, Gary, Sénèque, Montaigne, Murakami, David Lodge, Alaa El Aswany, Philip Roth, Gabriel Marcia Marquez, Marguerite Yourcenar et tant d’autres, je vois là des affinités électives, de jubilatoires rencontres, d’intimes et durables amitiés mais, avec aucun d’eux, je ne connus à nouveau ce choc dont je suis encore aujourd’hui tout entier pénétré. Lire n’était pas seulement un refuge en des rêves moins incertains que la réalité, mais bien l’insertion en moi-même d’un être différent.

    De ma vie, bien que j’en eus parfois le désir ou la nostalgie, je n’ai jamais voulu acheter de maison.
    Mais il m’arrive encore aujourd’hui de m’installer devant l’une des grandes ouvertures de Granite House ; j’écoute le vent, je regarde tomber la pluie de printemps, j’attends la douce explosion des fleurs.



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  • Par Pascal

    8 janvier 2017

     

    Je suis bien. Comme en apesanteur. Même si depuis quelque temps, je heurte la paroi souple qui semble m’entourer, lorsque je m'étire. Elle ne s'oppose pas véritablement à mes mouvements et je me sens protégé mais pas du tout emprisonné. Elle n'empêche pas non plus les sons d'atteindre mes oreilles: des borborygmes qui semblent proches, des cris que je pourrais traduire par « Meuhhhh » et un bruit assez désagréable qui revient régulièrement, annonçant un chant rude bien que se voulant apaisant et bienveillant:
    - Alors Marguerite? Ça va? Allez brave bête y'en a plus pour longtemps !
    Auquel répond un Meuhhhh pathétique qui me fait vibrer jusqu'à la moelle.

    Tout semble calme quand tout à coup mon nid douillet se met à vouloir me broyer. Cela s'accompagne d'un Meuhhhh déchirant. Je ne flotte plus et la paroi protectrice continue à vouloir se débarrasser de moi. Je panique un peu, me sens totalement impuissant. La fraîcheur ressentie me laisse à penser que je suis transféré dans un autre univers. Dans un dernier spasme, mon nid m'éjecte. La surface qui arrête ma chute est dure et froide. J'éprouve le besoin impérieux d'inspirer. La douleur provoquée par l'air froid et sec remplissant mes poumons me fait entendre un cri à ma première expiration. C'est moi qui l'ai poussé ? Je suis lourdement plaqué là où je suis tombé. J'ai froid.

    D'abord surpris, j’apprécie ensuite le massage qui m'est prodigué. J’entrouvre les yeux. Malgré la lumière qui m'aveugle, je vois ce qui me lèche méthodiquement. C'est énorme, mais je n'ai pas peur du tout, je me sens même en confiance et me laisse parcourir et prend ainsi conscience de mon enveloppe. Je suis bousculé, tourné, retourné. Pas un endroit de mon anatomie n'échappe à une toilette minutieuse. Mais revoilà le bruit encore plus désagréable que d'habitude. Je vois maintenant ce qui émet le chant pour Marguerite.
    - Brave Marguerite, tu as mis bas toute seule. Il est magnifique ton petit.
    Marguerite répond fièrement. Son petit: c'est moi ?

    Elle me flaire, me lèche, me bouscule. J'essaie de bouger. J'ai des pattes comme elle, mais les miennes ne m'obéissent pas bien. Marguerite me bouscule encore, je cherche à les maîtriser, m'appuie dessus, me soulève, retombe, encore, et encore et suis enfin debout, titubant.
    Je me sens gourd mais heureux. Je peux avoir une vue complète de ce qui m'entoure. C'est immense et cela m'angoisse un peu. Je me rapproche de Marguerite qui reprend ses léchouilles. Non loin de nous il y a tout un groupe de « Marguerites » dont certaines sont accompagnées de «petits».

    Un autre chant, très doux celui-là, me parvient:
    - Bonjour ! Je suis Caroline la fille du fermier. Tu es trop mignon avec ta tête toute brune, ton museau rose et cette superbe tache blanche sur ton front. Je vais t'appeler Apis. On en a parlé au collège en histoire dans la mythologie égyptienne. Il avait un triangle blanc sur le front, un peu comme toi... Tu as déjà tété ta mère ?
    Ma mère? Caroline avance vers moi. Je me réfugie sous «ma mère». Caroline tend la main, me caresse le front, me gratte la joue. De l'autre main elle attrape ce qui pend sous ma mère et le presse. Un jet chaud atteint mon museau. Je lèche, apprécie, et prend conscience du vide que je ressens, du manque qui me taraude le ventre. Comprenant mes interrogations et mes hésitations, Caroline me guide.
    - Allez ! Attrape le pis et tète gros bêta. C’est bon pour toi le lait !
    Je ne me fais pas prier, trouve rapidement la technique et me gave du lait chaud de ma mère qui me rassasie. Je suis aux anges. Marguerite s'agite. Quelque chose tombe mollement derrière elle. Je crois comprendre d'où je viens et me dis que cela doit être un autre moi.
    - Ha ! Voilà ! Tu vas être tranquille ma belle dit le fermier qui revient vers nous après s'être occupé du troupeau.
    Il flatte Marguerite sur la croupe, examine le placenta.
    - Parfait il est complet, il n'y aura pas besoin d'appeler le véto. Caroline? Tu l'as mis déjà mis à la mamelle? C’est super ma grande. Il est beau, hein, le veau de la Marguerite ?
    - Je l'ai appelé Apis.
    - Je t'ai déjà dit qu'on ne donnait pas de nom aux veaux nouveaux nés. Il ne faut pas s'y attacher. C'est le veau de la Marguerite, le veau de La Noiraude, et non Apis ou Blackie.
    - Mais papa euhhh...
    - Y'a pas de mais !

    Je commence à me sentir plus fort sur mes pattes. Je fais des essais: je marche prudemment autour de ma mère puis tente une fantaisie, un petit saut. A la réception ma patte avant droite m'abandonne et je passe cul par dessus tête. Caroline éclate de rire. Moi, je ne me suis pas fait mal, mais suis très contrarié et même vexé de la réaction de Caroline.
    - Ne le prend pas mal gros bêta. Tu vas voir d'ici ce soir tu seras un vrai cascadeur. Je dois y aller mais je reviens après la classe avec ma copine Emilie.
    Je vois à regret Caroline s'éloigner. Le fermier renouvelle ses félicitations à Marguerite, me donne quelques caresses et bourrades amicales et nous abandonne également après avoir ramassé le placenta.

    Marguerite et moi nous sommes progressivement rapprochés du troupeau au fil de sa recherche de la meilleure herbe, qu'elle arrache bruyamment et avale goulûment. J'y ai mis mon museau, ça ne me tente pas du tout, mais alors pas du tout. Par contre je reviens régulièrement à la mamelle et tète successivement tous les pis qui me semblent intarissables. C'est par Blackie de La Noiraude que j'ai mon premier contact avec le troupeau. Blackie, déjà très aguerrie effectue une série de bonds et de ruades autour de moi. J'essaie de lui montrer que je ne suis pas en reste. Caroline avait raison, j'ai déjà progressé, mais reste maladroit. Cela a l'air d'enchanter Blackie qui me pousse dans mes retranchements et je ne manque pas de trébucher à plusieurs reprises pour son plus grand bonheur. Nos mères qui continuent à brouter nous surveillent du coin de l’œil. Nous alternons régulièrement tétée, jeux, sieste.

    Le soleil qui nous chauffe agréablement est déjà bas. Caroline réapparaît avec sa copine Emilie.
    - Tu as vu il est trop mimi mon Apis.
    J'ai le droit à plein de papouilles.Je trouve cela très agréable et je les lèche en retour. J'y mets beaucoup de cœur, mais elles n'ont pas l'air d’apprécier complètement quand je les débarbouille avec ma langue. Puis elles font les folles, font une ronde autour de moi en interprétant une chanson dont je ne comprends pas toutes les paroles.
    - C'est un veau, c'est un veau, qui voulait faire du vélo. Mais sa mère qui est vache se fâche...
    Elles me donnent le tournis. Je leur échappe et m'enfuis. Marguerite émet un meuglement désapprobateur. Je reviens quémander des caresses, me laisse tomber sur le flanc pour un super câlin. Quel bonheur !

    Les journées passent, de plus en plus chaudes. Cela n'empêche pas les jeux effrénés. Je suis de plus en plus fort, rapide et agile, tout en muscles et un peu trop brutal pour Blackie. Je me sens bien dans mon corps, et maître du monde. Je délaisse Blackie pour me confronter à mes homologues dans le troupeau. Nos joutes tournent souvent à mon avantage et je deviens un meneur. Nous descendons en bande jusqu'au ruisseau en bas du pré. Son eau est limpide et fraîche. Dans la haie un couple de pies voit d'un mauvais œil notre présence bruyante, inquiet pour sa progéniture. Nous passons volontairement au galop provoquant des « chack-chack-chack » rageurs. Cela nous réjouit et nous donne un sentiment de puissance. A d'autres moments nous sommes à la barrière près de la route, d'où l'on voit la ferme et le clocher du village. Nous venons récolter les caresses prodiguées par des promeneurs. Je suis fier des remarques admiratives qu'ils m'adressent.

    Ce sont les vacances pour Caroline qui accompagne souvent son père pour venir me voir. Avec elle je reste le mimi Apis, recevant patiemment ses caresses, écoutant gentiment ses compliments sur mon allure, ma toison. Je suis alors très attentif à éviter toute brusquerie mais je bous d'impatience. Blackie vient s'inviter. Elle n'a pas apprécié que je privilégie mes copains. Elle vient détourner les mamours de Caroline, jouant avec moi l'indifférence. Je la relance en frottant mon front contre son encolure. Elle répond par un gentil coup de tête et me lèche le museau.
    - Ho les amoureux ! Ho les amoureux ! Chantonne Caroline.
    Blackie et moi poursuivons nos tendres échanges pour le plus grand plaisir de Caroline qui reprend sa chansonnette en frappant dans ses mains. Nous nous retournons vers elle, la bousculons et lorsqu'elle est a terre elle doit bientôt demander grâce car nos deux museaux et nos deux langues ne lui laissent aucun répit.

    Marguerite supporte de moins en moins que je donne des coups de tête dans ses mamelles dont le rendement n'est plus suffisant pour mes besoins journaliers. Elle me repousse, me donne des coups de queue, des coups de patte et je suis obligé de me mettre progressivement à brouter. Je commence par sélectionner les fleurs : pissenlits, trèfles, sainfoin, marguerite, millepertuis, plantain, carotte … J'agrémente mes repas de quelques pommes gâtées tombées avant d'atteindre la maturité. Je prends finalement goût à l'herbe tendre et grasse. J'ai découvert le plaisir de parcourir le sol, le museau en alerte, à la recherche des coins de prairie les plus appétants. J'ai en tête la cartographie de mes endroits préférés dont je garde certains secrets. Je continue pourtant à téter chaque fois que Marguerite me tolère. Cette connexion avec ma mère efface toutes mes peurs, mes angoisses et me donne une sensation de plénitude
    Le soir arrivé, je dors contre elle, profitant de sa chaleur et baignant dans son odeur.

    Régulièrement Caroline me passe un licol. Avec Emilie, nous partons en ballade dans les chemins creux. Ce moment de récréation m'enchante. Les deux fillettes sont aux petits soins avec moi : caresses, compliments me font fondre de plaisir. Je glane des friandises : fruits ou belles feuilles de panais. Caroline et Emilie, agiles, cueillent ce qui m'est inaccessible. Je me remplis la panse. Nous passons de temps en temps devant le pré ou est isolé un énorme taureau que je laisse indifférent mais qui moi m'effraie totalement. Je tire sur le licol à en faire tomber les fillettes qui essaient de me rassurer. Plus loin un poulain vient jouer avec moi le long de sa clôture. Un départ brutal surprend Caroline, je lui échappe et pendant un certain temps, le poulain et moi rivalisons en accélérations, bonds, arrêt brutaux et changements de direction. Il est plus nerveux, mais je suis plus puissant. De retour près de ma mère, après les bisous d'adieu des filles, je m'installe pour ruminer. Quelle merveilleuse journée !

    L'automne est arrivé. Les prés sont ras. L'herbe pousse moins vite et le fermier doit compléter l'alimentation du troupeau avec du foin qu'il amène tous les matins dans la remorque de son tracteur. Il faut beaucoup mâcher; j'ai vraiment du mal à m'y mettre. Mais la faim impérieuse qui accompagne ma croissance ne me laisse pas le choix. Aujourd'hui le fermier n'est pas venu seul. Caroline était avec lui. Elle vient moins souvent car l'école à repris. Je dois m'avouer que j'aime beaucoup sa présence. Dans le calme qui succède à une séance de course, de bonds anarchiques, de bousculades avec les copains, ma pensée va vers elle, et je suis mélancolique.

    Avec Caroline et son père, il y a aussi un homme que je vois pour la première fois. Il a fière allure, bonne mine, belle moustache, chapeau de feutre. Il semble prospère et fier de lui, costume rustique mais de qualité, bottes de cuir. Sa grosse voiture noire est garée devant la barrière. Le fermier lui présente son troupeau et surtout les veaux de l'année qu'ils inspectent un par un. Je n'arrive pas à suivre la discussion qui va bon train, mais l'ascendant de l'homme au chapeau est flagrant. Je me suis approché de Caroline. L'homme me regarde admiratif.
    - Il est vraiment magnifique ce broutard
    Caroline qui, je ne comprends pas pourquoi, semble prendre ombrage du compliment, lui répond sèchement:
    - C'est Apis et c'est MON veau !
    - Et bien mademoiselle il est vraiment magnifique et je suis prêt à le payer bon prix.
    - Il n'en est absolument pas question rétorque Caroline.
    - Mais ma Caroline, intervient le fermier, ce n'est qu'un veau !
    Caroline fond en larmes. Les deux hommes s'éloignent en discutant, laissant Caroline accrochée à mon cou, me couvrant de bisous. Je ne saisis pas pourquoi mais sa tristesse me bouleverse et je ne peux m'empêcher de lui donner des petits coups de langue qu'elle ne repousse pas.
    L'homme est parti, le fermier revient vers nous.
    - Ma Caroline tu sais bien que je ne peux garder de taurillon. Je ne produis pas assez de foin pour nourrir des bouches inutiles. Même s'il est vrai qu'Apis ferait un magnifique reproducteur, il n'est pas envisageable de le garder. Il faudrait rapidement un pré pour lui tout seul et ça... je ne peux vraiment pas l'inventer.
    J'ai maintenant compris la réaction de Caroline: nous allons être séparés.Cette idée me fend le cœur.

    Quelques semaines plus tard l'homme est revenu dans sa belle voiture suivi cette fois-ci par un énorme camion. Le matin, le fermier avait séparé les veaux de l'année du troupeau, à l'exception de quelques femelles dont Blackie devenue une superbe génisse. Le camion recule jusqu'à notre enclos et le chauffeur et son commis basculent la porte arrière. Le fermier nous a rassemblés et avec l'aide des deux hommes il commence à nous faire monter la rampe du camion. Des veaux y ont déjà été chargés avant nous. Il en émane une odeur de peur, et les meuglements y sont terribles, effrayés, désespérés. Les deux hommes ont en main une espèce de bâton qu'ils piquent dans les flancs des veaux réticents. Cela s'accompagne d'un grésillement et d'une odeur de brûlé. Je regarde en arrière espérant voir une dernière fois Caroline. Je n'ai pas pu lui dire au revoir, partager un dernier câlin.
    Je suis volontairement resté en arrière espérant son arrivée, son intervention et suis le dernier à devoir monter dans le camion déjà bondé. J'ai décidé de me battre. Je refuse d'avancer. Je bondis, effectue de violentes ruades que les hommes évitent de justesse. Ils crient. Je meugle à pleins poumons. Le fermier me passe habilement un licol qui m'étrangle et me tire tandis que ses deux complices me lardent de coups de piques. Je dois m'avouer vaincu. Au moment ou la porte va se refermer, j'entends Caroline. Elle hurle sa désapprobation :
    - Papa ! Non Papa ! S'il te plaît : pas Apis. C'est mon ami. Papa, je t'en supplie.
    . Le fermier est hors de lui : il y a école, elle n'aurait pas du être là, cela veut dire qu'elle a fait l'école buissonnière.
    La porte se referme violemment sur moi avec un horrible grincement. Caroline continue d'implorer son père. Je ne comprend pas. J'étais si bien ici. J'adore Caroline. D'un coup j'ai une terrible boule au ventre, je meugle désespérément appelant ma mère et prend conscience que tous les veaux embarqués avec moi sont à l'unisson. Nous avons un affreux pressentiment.
    Le camion démarre. Les cris de désespoir de Caroline s'éloignent.

    Les vaches qu'on aime, on les mange quand même.
    Alain Souchon

    Epilogue :

    Régulièrement Caroline fait un terrible cauchemar :
    Elle accompagne sa mère au supermarché et, lorsqu'elle passe devant le rayon boucherie, trône sur l'étal... la tête d'Apis. Derrière le comptoir un diable revêtu d'un tablier de boucher sanguinolent, un énorme couteau à la main harangue sa mère en ricanant :
    - Ma p'tite dame ! Une superbe côte de veau pour vo't mignonne. Du veau élevé sous la mère par chez nous. Tendre et goûteux à souhait. Elle a l'air palote, un bon morceau de viande, ça va lui r'donner des forces.
    Caroline se sens défaillir, le diable se met a enfler vers elle par-dessus le rayon en émetttant un horrible ricanement, la menaçant de ses doigts griffus. Caroline hurle et se réveille en nage, sa mère est assise au bord de son lit lui caressant la tête.
    - Ma Caro, encore ce méchant cauchemar !
    Caroline se blottit contre sa mère qui la berce tendrement.

     


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  • Jean-Pierre Leguéré

    5 avril 2017

     

    Dans "Lassitude" de Charles Cros, cette phrase qui éveille en moi tant d’échos :
    « Je trouve que mon âme est comme une maison désertée par les serviteurs. Le maître parcourt inquiet les corridors froids n’ayant pas les clés des pièces hospitalières où sont les merveilles qu’il a rapportées de tant de voyages ».
    Les merveilles rapportées de tant de voyages sont parfois nos livres et le poème de Cros dit bien mon expérience en la matière. Vous en explorez les rayonnages, d’habitude si familiers, aujourd’hui devenus étrangers. Y-a-t-il seulement un titre dont vous ressentez l’envie de retrouver l’amitié ? Vous voilà arpentant en tous sens les rayons qui vous ont offert tant de miel. De gauche à droite, vous commencez par les plus hauts de la bibliothèque, puis de droite à gauche les rayons médians, puis vous faites encore demi tour et vous poursuivez, plié en deux, agenouillé peut être, à la recherche du béni qui ressuscitera la magie perdue… Votre regard glisse de titre en titre, revient en arrière, hésite… Vous ne rencontrez que quelques souvenirs anecdotiques : ce Musil que vous avez promené 25 ans, de vacances en vacances, avant d’oser plonger dans les pages de l’Homme sans qualité, cet Arthur Rimbaud que vous avez tenté en vain d’apprendre par cœur, cet Albert Cohen dont vos proches vous ont offert trois fois Belle du Seigneur, cet exemplaire mutilé de Madame Bovary,  victime d’une intime querelle … Et tant d’autres ! Les voilà, tous, ceux là avec qui vous avez passé tant d’heures émues. Plus aucun d’entre eux ne vous parle. Quête désolée, dénuée d’espoir, dépourvue  de  désir. Le lit d’amour n’est plus que lit de sommeil.

    Les lecteurs ressemblent aux marins d’antan, les yeux fixés sur les étoiles les plus brillantes pour connaitre leur position, choisir leur direction. Des nuages viennent-ils éteindre la nuit, les pilotes sont désorientés, les capitaines désemparés. Quant à vous, vous voilà perdu dans les constellations de livres que vous aviez classés successivement dans l’ordre alphabétique, par genre, ou selon un supposé bon voisinage ou selon vos amitiés du moment, ainsi Flaubert s’est-il trouvé logé, hasard de l’alphabet, à côte de Fitzgerald avant de se regrouper près de Stendhal pour finalement déménager et s’élever quelque temps au rang de livre de chevet. Aujourd’hui, les étoiles sont là mais vous ne les voyez plus.
    À force d’effort, de guerre lasse, un livre que vous croyez aimer d’amour vous cède ; il s’ouvre sur une page que vous connaissez bien : Apollinaire, Alcools, L’Adieu. Vos yeux parcourent ces vers si simples :


    J’ai cueilli ce brin de bruyère
    L’automne est morte, souviens t’en
    Nous ne nous verrons plus sur terre
    Odeur du temps, brin de bruyère
    Et souviens toi que je t’attends

    Rien. Nul tremblement,  nul trouble, pas même un émoi. Juste un regard froid glissant sur des lignes inanimées. Comme si ne restaient que les squelettes des signes, l’âme des mots s’étant enfoncée dans la neige blanche de la page.

    Les livres sont constitutifs de notre personnalité. C’est moi-même que j’ai perdu. Combien de temps le désir de lecture me restera t-il étranger ? L’expérience aidant, je sais qu’il n’y a pas d’autre médecine que le temps. La diète, cher ami, la diète ! Pensez à autre chose, cultivez votre jardin si vous en avez un, faites un voyage, occupez-vous de menuiserie, de peinture, de cuisine et tout cela rentrera dans l’ordre. Le temps du « lire écrire » reviendra…


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